Un nombre inquiétant d'étudiants vétérinaires en souffrance

Tableau n° 4 : Classement des facteurs de stress liés à la vie étudiante

Trois facteurs de stress se détachent nettement des autres.

© Rapport IVSA Nantes et Vétos-Entraide

Corinne DESCOURS-RENVIER

Enquête

Face au mal-être croissant de la profession vétérinaire, l'Association internationale des étudiants vétérinaires (IVSA) Nantes et Vétos-Entraide se sont penchés sur la santé et la qualité de vie des étudiants vétérinaires français. Les résultats de cette enquête viennent d'être publiés. Sentiment de ne pas être à la hauteur, importance de la charge de travail, incertitudes sur leur avenir après l'école... Les sources de stress semblent nombreuses pour les élèves des quatre écoles nationales vétérinaires.

L'Association internationale des étudiants vétérinaires (IVSA)* Nantes et Vétos-Entraide viennent de publier leur rapport commun sur la qualité de vie et la santé des étudiants des quatre écoles nationales vétérinaires (ENV) françaises. Disponible en ligne (https://vetos-entraide.com/rapport-souffrance-etudiants-2018/), cette enquête a été remise aux ENV et aux étudiants, à l'ensemble de la profession ainsi qu'aux autorités de tutelle.

Auprès de 620 étudiants vétérinaires

Cette initiative est née de l'observation d'un mal-être croissant dans l'ensemble de la profession vétérinaire : difficultés à recruter, absence de praticiens dans des zones de plus en plus étendues, augmentation du nombre de sorties du tableau de l'Ordre**.

Face à ce constat, les auteurs de l'étude ont souhaité évaluer la santé mentale des élèves des quatre ENV à l'aide d'un questionnaire diffusé entre juillet et octobre 2018. Ce dernier est l'adaptation francophone d'une enquête plus vaste, réalisée dans de nombreuses écoles et universités vétérinaires à travers le monde. En France, 620 réponses ont été reçues, ce qui correspond à la participation d'environ 20 % des étudiants vétérinaires durant cette période.

Les promotions de la première à la cinquième année*** sont représentées de façon à peu près équivalente dans l'enquête, soit 15 à 23 % des effectifs.

L'étude étant pilotée par l'IVSA Nantes, les participants sont sans surprise plus nombreux à Oniris (44 %) qu'à l'ENV de Maisons-Alfort (21 %), l'ENV de Toulouse (18 %) et VetAgro Sup de Lyon (17 %).

Près de 90 % des élèves craignent de ne pas être de « bons » vétérinaires

A la question de savoir s'ils s'inquiètent de ne pas être de « bons » vétérinaires, 8,4 % des étudiants ont répondu « rarement », 34 % « parfois » et 55,5 % « souvent » ! Ils ne sont donc que 2,1 % à n'avoir jamais eu cette impression. « Le sentiment de ne pas être bon est omniprésent », concluent les auteurs du rapport (tableau n° 1).

Plus surprenant encore, l'enquête indique que cette sensation ne s'estompe pas au fil des années chez les étudiants qui ont répondu « souvent » à la question précédente. Leur savoir-faire augmente pourtant au cours de leur formation...

Les auteurs du rapport soulignent les risques importants d'arrêt des études ou de reconversion chez ces élèves qui manquent de confiance en leurs capacités.

La pratique, une épreuve pour les futurs vétérinaires

S'il n'est pas surprenant que 41,9 % des participants craignent de ne pas être de « bons » vétérinaires durant les révisions ou les examens, il est beaucoup plus inquiétant que ce sentiment se manifeste chez 22,3 % d'entre eux au retour d'un stage et chez 28,7 % au cours des rotations cliniques. Si l'on tient compte du nombre d'étudiants réellement concernés par la pratique, cela signifierait que la moitié des élèves en activité manquent de confiance en eux (tableau n° 2).

« Il est [pourtant] peu vraisemblable qu'en pratique, la moitié des élèves en clinique soit d'un faible niveau », remarquent les auteurs de l'enquête.

La charge de travail très élevée des étudiants durant les rotations cliniques contribue certainement à ce sentiment (tableau n° 3).

Les études, principale source d'anxiété

Au cours de leurs études, 23,6 % des élèves évaluent leur niveau de stress de « moyen » à « très important » et 31,6 % estiment vivre un « grand » stress en permanence. Dans l'ensemble, leur anxiété est moins marquée dans leur vie privée.

Trois facteurs de stress invoqués par les élèves se détachent nettement des autres :

- sentiment de ne pas être bon (source de stress « forte » ou « très forte » pour 51 % des élèves) ;

- importance de la charge de travail (44 %) ;

- avenir après l'école (37 %).

Viennent ensuite l'impossibilité de s'exprimer (19 %) puis les problèmes financiers (18 %), les relations interpersonnelles (13 %), le manque de soutien (12 %) et le travail avec des animaux en situation difficile (9 %) (tableau n° 4).

Plus grave, 38,7 % des étudiants ont déjà connu un épisode de désintérêt ou de dépression ayant duré plus de deux semaines, ce qui est un critère de diagnostic d'une dépression majeure selon le DMS-5 (tableau n° 5).

Face au stress et à l'anxiété, près de trois quarts des élèves (73,9 %) ne se sentent pas capables de demander de l'aide à l'équipe pédagogique. Les auteurs de l'étude mettent ce sentiment sur le compte de leurs difficultés à dépasser le cadre hiérarchique.

Aider les élèves les plus isolés

Heureusement, la majorité des étudiants (soit 64,2 %) pense réagir « correctement », voire « très bien », en cas de stress ou d'imprévu. Le reste des élèves (soit 35,8 %), considéré dans le rapport comme « plus fragile », « mérite soutien et accompagnement ».

Les auteurs de l'enquête s'inquiètent surtout de la situation des 12,7 % d'élèves qui ne sont pas satisfaits de leur vie sociale, ce qui les rend plus sensibles à l'anxiété et à la dépression.

« Vétérinaire » n'est plus systématiquement synonyme de « praticien »

En 2018, 15,6 % des étudiants envisagent de se diriger d'emblée vers une autre activité que la pratique libérale (22 % d'hommes et 13 % de femmes).

Sur les 118 répondants qui ne souhaitent pas devenir cliniciens, la moitié d'entre eux ont fait ce choix avant leur entrée à l'école et 22,9 % des élèves ont pris leur décision après une mauvaise expérience au cours de leur scolarité (tableau n° 6).

Autre source d'inquiétude pour l'avenir de la profession, une majorité d'élèves (soit 56,9 %) craint de ne pas trouver un emploi qui leur convienne après l'école, tant d'un point de vue professionnel que personnel (tableau n° 7).

Quelles évolutions en 2022 ?

Le rapport conclut que les étudiants vétérinaires sont motivés et pleins de ressources mais qu'un nombre non négligeable d'entre eux est en souffrance.

Pour suivre l'évolution de la situation, l'IVSA Nantes a reconduit son enquête entre mars et juin 2022 dans les quatre ENV. Les résultats sont en cours d'analyse et seront présentés dans un prochain rapport, disponible en fin d'année.

Les auteurs de l'étude proposent d'organiser régulièrement ce type d'enquête pour évaluer le plus finement possible les risques de mal-être chez les étudiants ainsi que les effets des mesures qui pourraient faciliter leur scolarité au sein des ENV. L'ensemble de ces mesures est présenté ci-après.

* L'IVSA est une organisation mondiale à but non lucratif dirigée par des étudiants vétérinaires bénévoles, avec des représentants dans chaque ENV.

** Atlas démographique vétérinaire du Conseil national de l'Ordre des vétérinaires.

*** Nomenclature d'avant la réforme de l'enseignement vétérinaire.

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Tableau n° 5 : Périodes ressenties de désintérêt ou de dépression par les élèves de plus de deux semaines
Tableau n° 2 : Moments de la perception de ne pas être un bon vétérinaire de temps en temps
Tableau n° 6 : Circonstances de la prise de décision de ne pas s'orienter vers la clinique
Tableau n° 3 : Charge de travail pour les étudiants en ENV en 5e année durant les rotations cliniques
Tableau n° 7 : Inquiétude concernant l'obtention d'un emploi convenable
Tableau n° 1 : Inquiétude des élèves concernant la perception de ne pas être un bon vétérinaire

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1632

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