Retour de la rage en Ukraine : des vétérinaires bénévoles se mobilisent
Photo n° 1 : Chien errant dans le village de Rybakivka, Ukraine.
© Héloise Legendre
Héloise LEGENDRE
Solidarité
Les cas de rage détectés en Ukraine sont en forte hausse depuis l'invasion russe à grande échelle de 2022. Face à une population canine errante en croissance incontrôlée et à des animaux sauvages qui ne sont plus vaccinés, des vétérinaires ont installé une clinique mobile au plus proche du conflit.
Depuis la table d'opération, on voit le soleil se coucher sur la Mer Noire. Face au village côtier de Rybakivka, la fine bande de terre qui apparaît à l'horizon est occupée, l'armée russe n'est qu'à une dizaine de kilomètres. Dans ce réfectoire d'hôtel reconverti en clinique de fortune, deux vétérinaires enchaînent les stérilisations : « Pour aujourd'hui, j'en suis à mon 75e chat », précise l'une d'entre elles, « il doit m'en rester une vingtaine, à la fin de la mission, on aura atteint les 400 ».
En deux ans de conflit, les cas de rage ont quasiment triplé en Ukraine. Pour 540 cas en 2022, l'Organisation mondiale de la santé animale en comptait 1 438 en 2024. « L'abandon massif des animaux sur le front provoque une montée des cas de rage car plus personne ne les vaccine », explique Yulia, cheffe des opérations. « Avant la guerre, les loups et les renards étaient traités par des doses antirabiques dispersées par hélicoptère mais la fermeture du ciel ukrainien rend cette opération impossible. Les animaux sauvages vont dans les villes, mordent les chiens qui peuvent contaminer les humains ».
47 000 animaux stérilisés et vaccinés
La mission dont fait partie Yulia est à l'initiative d'UAnimals, une association qui dès 2016 s'est fait connaître en plaidant l'interdiction des animaux sauvages dans les cirques ukrainiens. Dépendante de soutiens privés, elle a lancé, en 2022, un plan gratuit de stérilisation et de vaccination dont 47 000 animaux errants et domestiques ont déjà bénéficié. L'association se mobilise désormais pour évacuer et soigner les animaux des zones de front et, tous les mois, une dizaine de ses bénévoles accompagne deux vétérinaires, un chasseur, une coordinatrice et trois assistantes en première ligne.
À bord d'une camionnette dans laquelle les cages s'empilent, les membres de la mission sillonnent une région privée depuis bientôt quatre ans pour effectuer des soins vétérinaires (photo n° 1). La coordinatrice Ksenia a donné un point et une heure de rendez-vous aux habitants des villages voisins. « On ramène à chaque fois une soixantaine d'animaux domestiques à la clinique », indique-t-elle.
Le chasseur est chargé d'attraper et de ramener les chiens errants. Il utilise un réseau de signalements communautaires pour les repérer. En arrivant à proximité de l'un d'entre eux, une énième alerte aérienne retentit mais, impassible, Andrii, prépare ses flèches sédatives. Équipé d'une sarbacane, il met près d'une heure à endormir le chien effrayé (photo n° 2).
Clinique de fortune
Dans la clinique, les animaux sédatés sont alignés par dizaine sur le sol, un radiateur électrique est pointé dans leur direction. Les chiens de bénévoles se promènent en liberté entre les cages. Le jeune staff noir Tripode peine à monter sur le canapé, il a perdu sa patte avant. La pièce est un lieu de vie bruyant et odorant. Les bénévoles y mangent, vont et viennent avec les cages alors que les vétérinaires opèrent à la chaîne dans un coin de la pièce. « C'est pour ça qu'on traverse l'Ukraine. Notre action était nécessaire avant l'invasion à grande échelle, elle l'est encore plus maintenant », souligne Yulia.
La première assistante, Natalia, injecte un vaccin antirabique, tond et nettoie la peau des animaux. Elle traite les chats deux par deux avant de les amener à la table d'opération. Deux vétérinaires stérilisent ensuite une centaine d'animaux par jour, avant de les passer à la dernière assistante, qui micropuce, photographie et les réveille. Sur les près de 400 animaux traités au cours de la mission, une seule chienne a perdu la vie après une mise bas (photo n° 3, 4 et 5).
Cadence effrénée
Au quatrième jour, tous les animaux domestiques ont été rendus à leur propriétaire et les chiens et chats errants relâchés là où Andrii les a trouvés. Le réfectoire est vide, les vétérinaires, épuisés, remballent leur matériel. Dans un mois à peine, Yulia reprendra cette cadence effrénée avec la prochaine mission d'UAnimals. Elle sait que sans le travail de son équipe, la rage pourrait vite se propager en Ukraine et bien au-delà.■





