Assemblée générale de la FVE à Chypre : la profession vétérinaire européenne face à ses lignes rouges
L'un des votes les plus symboliques de l'assemblée générale de la Fédération vétérinaire européenne, en novembre, à Chypre, a concerné l'élevage pour la fourrure.
© D.R.
Julien LE TUAL
Vice-président du SNVEL*
Vie associative
Interdiction de l'élevage pour la fourrure, flambée de péritonite infectieuse féline à Chypre, maladies émergentes, biosécurité, corporatisation des cliniques : réunie à Limassol (Chypre), les 14 et 15 novembre pour son assemblée générale, la Fédération vétérinaire européenne (FVE) a enchaîné les dossiers lourds. En filigrane, une même question : quelle profession vétérinaire pour l'Europe de demain ? La séquence chypriote de la FVE dessine un paysage où le modèle économique, l'éthique et la santé publique sont de plus en plus imbriqués.
Fourrure : une sortie programmée assumée
L'un des votes les plus symboliques de l'assemblée générale de la Fédération vétérinaire européenne (FVE), en novembre, à Chypre, a concerné l'élevage pour la fourrure. La FVE, conjointement avec la Fecava* et la WSAVA**, a adopté un position paper appelant à une sortie organisée de l'élevage d'animaux pour la fourrure et à l'arrêt de la mise sur le marché de ces produits, importations comprises.
Le texte dresse un portrait sans concession de la filière : visons, renards polaires ou roux, chiens viverrins, chinchillas - des espèces sauvages ou semi-sauvages confinées en cages grillagées nues, avec des taux élevés de blessures, de stéréotypies, d'automutilation et de cannibalisme. Les méthodes de mise à mort (gazage, électrocution, injections) sont jugées difficilement compatibles avec les standards de bien-être animal défendus par la profession.
Au-delà du bien-être, le dossier est aussi traité comme un risque One Health : foyers de Sars-CoV-2 dans des centaines d'élevages de visons, épisodes récents d'IAHP H5N1 dans des fermes à fourrure, biosécurité jugée très insuffisante et animaux échappés devenus espèces exotiques envahissantes en Europe.
Le contexte politique est, lui aussi, en train de basculer. Dix-sept pays européens ont déjà mis en place des interdictions totales ou partielles tandis que l'initiative citoyenne Fur Free Europe a dépassé 1,5 million de signatures validées dans 18 États membres. La Commission européenne doit présenter d'ici 2026 sa position sur la suite à donner.
Les discussions en séance ont néanmoins été vives : plusieurs délégations ont pointé le poids économique de la filière dans certaines régions et le besoin d'accompagner socialement toute décision d'interdiction. D'autres ont mis en garde contre une surenchère sur l'argument zoonotique. Le compromis adopté repose sur une transition dans la décennie, avec reconversion des éleveurs, plutôt qu'un arrêt brutal.
Chypre, « laboratoire » européen de la Pif
Autre temps fort de la réunion : la présentation par les confrères chypriotes d'une épizootie sans précédent de péritonite infectieuse féline (Pif), liée à une nouvelle souche de coronavirus félin, FCoV-23. Sur une île saturée de chats errants, le virus a trouvé un terrain d'expansion idéal.
Les données compilées par les équipes locales montrent une explosion des cas entre 2021 et 2023, avec plusieurs milliers de Pif suspectées rien que pour les huit premiers mois de 2023 et des centaines de confirmations par PCR et examen histopathologique dans un même laboratoire.
Le séquençage a mis en évidence un variant unique, FCoV-23, circulant dans l'ensemble de l'île, dont la protéine Spike présente une recombinaison avec un coronavirus canin pantrope. Ce swap génétique est suspecté de favoriser un tropisme élargi et une transmission efficace entre chats.
Cliniquement, le tableau s'écarte du profil « jeune chat » habituel : âge moyen 4,6 ans, forte proportion d'atteintes nerveuses et de formes sèches, cas observés chez des chats strictement d'intérieur, ce qui pose la question du rôle des humains et des professionnels comme vecteurs mécaniques. Un cas importé au Royaume-Uni chez une chatte originaire de Chypre, infectée par le FCoV-23, rappelle la porosité des frontières.
Sur le terrain, la gestion thérapeutique a d'abord reposé sur un marché parallèle d'antiviraux, en l'absence d'AMM spécifique, puis sur une combinaison de solutions : utilisation encadrée du remdésivir et du GS-441524 (préparations vétérinaires ou cascade), procédures exceptionnelles d'accès au molnupiravir issu des stocks Covid de l'État. Plusieurs centaines de chats auraient été traités dans ce cadre, avec un soutien financier public réduisant le coût par animal à quelques dizaines d'euros.
En toile de fond, l'épisode chypriote relance le débat européen sur la reconnaissance de la Pif comme indication explicite pour certains antiviraux et sur les dispositifs de surveillance des maladies émergentes des animaux de compagnie, basés sur un mix entre données de laboratoire et questionnaires aux cliniques.
Maladies émergentes : une leçon franco-européenne
La session consacrée aux maladies émergentes s'est structurée autour d'une présentation conjointe française à deux voix : Jean-Pierre Orand, inspecteur général au Conseil général de l'alimentation, de l'agriculture et des espaces ruraux, et un praticien rural, Julien Le Tual, vice-président de l'UEVP***, venu témoigner du terrain. L'idée était claire : faire dialoguer, en direct, la vision « système » et la réalité en bottes dans les fermes.
Partant d'exemples très concrets - FCO-3, dermatose nodulaire contagieuse (DNC), influenza aviaire hautement pathogène - la présentation a montré comment les crises se succèdent plus vite que la capacité des dispositifs à les absorber. D'un côté, une Europe qui revendique des filières à haut niveau sanitaire ; de l'autre, des vétérinaires de terrain qui enchaînent surveillance, prophylaxies, suspicions et gestion de foyers, souvent avec des équipes sous tension démographique.
La séquence franco-française a insisté sur le maillage vétérinaire comme maillon critique du système : sans présence régulière en élevage, sans remontée rapide des signaux faibles, les plans d'urgence restent théoriques.
La DNC a servi de cas d'école : détection précoce grâce à la vigilance de praticiens mais charge de travail concentrée sur quelques structures rurales déjà fragilisées et difficulté à maintenir, dans la durée, le niveau de mobilisation exigé par l'administration. Au coeur du message, une idée simple : cette maille ne tient que si les vétérinaires sont rémunérés en temps de paix pour le travail invisible de prévention - visites sanitaires, surveillance, échanges réguliers avec les éleveurs. C'est ce financement de la vigilance quotidienne, en dehors des périodes de crise, qui conditionne la capacité du réseau à répondre vite et efficacement lorsque la prochaine maladie émergente frappe.
C'est dans ce contexte qu'a été présenté le texte programmatique de la FVE revendiquant une ligne nette : « prevention is better than killing ». La déclaration affirmait la place centrale de la vaccination dans la résilience des filières, non seulement d'un point de vue sanitaire mais aussi économique et sociétal. Épisodes IAHP, FCO, fièvre aphteuse, DNC... : en cumulant les coûts des abattages, des indemnisations, des restrictions de mouvements et des pertes à l'export, la balance penche nettement en faveur de stratégies de prévention structurées, combinant biosécurité, surveillance précoce et vaccination ciblée.
L'exemple irlandais de la tuberculose bovine est venu illustrer, chiffres à l'appui, cette logique : renforcement des contrôles, unités d'engraissement sous statut spécifique, mesures de gestion de la faune sauvage... pour un coût estimé à près de 2 millions d'euros par semaine.
À travers ces dossiers, se dessine une Europe vétérinaire où la frontière entre « vétérinaires praticiens » et « système de santé animale » devient de plus en plus poreuse : la réactivité des services officiels dépend directement de la maille de terrain, de sa capacité à se former, se coordonner et signaler. La présentation franco-française, très commentée, a rappelé que cette maille n'existe que si l'exercice libéral rural reste attractif et soutenable.
Biosécurité : l'infrastructure invisible
C'est précisément cette maille de terrain qui a été au coeur de la session suivante, consacrée à la biosécurité, avec l'intervention très remarquée de Jeroen Dewulf (université de Gand, Biocheck.Ugent).
Le chercheur belge a rappelé que la biosécurité ne se résume ni aux pédiluves ni aux sas de vestiaires mais à un ensemble de mesures de gestion, d'aménagements et de comportements visant à limiter l'introduction et la circulation des agents pathogènes dans l'exploitation. Trois dimensions s'entrecroisent : organisation des flux, conception des bâtiments, et comportements humains au quotidien, côté éleveurs comme côté vétérinaires.
Les données accumulées via Biocheck - plus de 100 000 fermes notées dans le monde - dessinent un paysage sans ambiguïté : en élevage porcin, une amélioration du score de biosécurité s'accompagne de meilleurs croissances et indices de consommation ; des programmes d'accompagnement sur un an ont permis une hausse des scores et une réduction de moitié de l'usage d'antibiotiques entre la naissance et l'abattage, avec baisse de la mortalité et amélioration du nombre de porcelets sevrés par truie. En volailles de chair, des projets pilotes ont abouti à une baisse notable des consommations d'antibiotiques sans détérioration des performances.
Pourtant, les niveaux de biosécurité restent très hétérogènes entre pays et espèces, avec des bovins et des petits ruminants globalement à la traîne par rapport aux porcs et aux volailles.
Sur le plan réglementaire, la biosécurité est désormais omniprésente : dizaines de mentions dans l'Animal Health Law, plus de deux cents occurrences dans le Code terrestre de l'Organisation mondiale de la santé animale. La profession vétérinaire y est assignée à un rôle central mais les intervenants ont insisté sur la nécessité de s'outiller : outils de scoring harmonisés, formation, partage d'expériences entre pays et même recours aux sciences comportementales pour mieux comprendre les freins sur le terrain.
La FVE souhaite structurer ce chantier autour d'un cadre commun de biosécurité (définitions, standards, formation, communication) et d'une gouvernance dédiée afin de rapprocher les approches des vétérinaires de terrain, des services officiels et des experts en santé publique.
Corporatisation : le métier passé au scanner de la concurrence
Dernier bloc lourd au programme : la corporatisation des cliniques vétérinaires et les enquêtes des autorités de concurrence en France, en Allemagne, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.
Les données compilées par la FVE montrent qu'environ 16 % des vétérinaires européens exercent déjà dans des structures appartenant à des groupes, avec des pics à près de 60 % de cliniques corporate au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, autour de 35 % en Norvège et environ un quart des vétérinaires affiliés à un réseau en France.
En France, l'Autorité de la concurrence relève, sur la base des données transmises par le Conseil national de l'Ordre des vétérinaires, que, depuis 2021, le chiffre d'affaires du secteur progresse nettement plus vite que le volume d'actes, ce qu'elle interprète comme le signe d'une hausse marquée des tarifs dans un contexte général d'inflation. Elle souligne également que, dans certaines villes moyennes, la quasi-totalité des structures est désormais contrôlée par quelques groupes, ce qui interroge sur la dynamique concurrentielle locale.
Aux Pays-Bas, une étude commandée par le ministère de l'Agriculture conclut que les prix vétérinaires ont augmenté deux à deux fois et demi plus vite que l'inflation sur trois décennies, avec des tarifs en moyenne 6 à 10 % plus élevés dans les cliniques détenues par les corporates, particulièrement en urgence.
Au Royaume-Uni, la Competition & Markets Authority va plus loin en parlant de « marché dysfonctionnel » dans ses conclusions provisoires : concentration de la propriété (environ 60 % des cabinets détenus par six groupes), profits jugés élevés, manque d'information pour les propriétaires d'animaux, suspicions de conflits d'intérêts lorsque cliniques, pharmacies en ligne et crématoriums appartiennent à une même entité.
Les réponses proposées ne consistent pas à interdire les corporates mais à encadrer : transparence accrue (tarifs, appartenance à un groupe), modernisation des codes déontologiques, surveillance des concentrations locales, réflexion sur la régulation des services d'urgence et sur la gestion des plaintes, voire création de médiateurs dédiés.
Sur le plan juridique, la FVE rappelle que plusieurs décisions de la Cour de justice de l'Union européenne ont validé la possibilité pour les États membres d'exiger qu'au moins 50 à 51 % du capital et des droits de vote des structures vétérinaires soient détenus par des vétérinaires au nom de la protection de la santé publique et de l'indépendance professionnelle.
Une profession sommée de clarifier son projet
De l'interdiction programmée de la fourrure à la flambée de Pif à Chypre, des campagnes de vaccination aux programmes de biosécurité, des mégafusions de cliniques aux rapports des autorités de concurrence, la séquence chypriote de la FVE dessine un paysage où le modèle économique, l'éthique et la santé publique sont de plus en plus imbriqués.
L'assemblée générale n'a pas tranché tous les débats mais elle a posé des jalons : refus d'un modèle de production jugé incompatible avec les standards de bien-être, affirmation d'une approche « prévention plutôt qu'abattage », volonté de structurer la biosécurité et de peser sur les règles de corporatisation.
Reste une interrogation, en toile de fond : dans ce nouvel environnement européen, quelle place la profession vétérinaire entend-elle occuper - simple variable d'ajustement entre exigences sanitaires, attentes sociétales et modèles financiers, ou véritable acteur qui revendique ses propres lignes rouges et les moyens de les tenir ? Les confrères belges ont commencé à donner une réponse en présentant leur ligne de conduite exprimant le ras-le-bol de surcharge administrative et de contraintes sans valorisation et reconnaissance : « no budget no action ». Le SNVEL a déjà annoncé leur emboîter le pas. ■
* Fecava : Federation of Companion Animal Veterinary Associations.
** WSAVA : World Small Animal Veterinary Association.
*** UEVP : Union of European Veterinary Practitioners.
**** SNVEL : Syndicat national des vétérinaires d'exercice libéral.
>> LIRE AUSSI : Les visites en santé animale au coeur de l'assemblée générale de l'UEVP





