Vétérinaire et biodiversité : comprendre les enjeux et agir
Hélène Soubelet
Vétérinaire, directrice générale de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB).
Comprendre les enjeux
La biodiversité s'effondre à un rythme sans précédent. Les évaluations scientifiques mondiales de l'état de la biodiversité montrent que plus d'un million d'espèces vivantes sont menacées d'extinction en raison des activités humaines, ce qui engendre des bouleversements qui auront des conséquences sur les sociétés humaines (événements climatiques extrêmes, destruction d'habitats, déclin de la biodiversité, pollutions, insécurité alimentaire, émergence de maladies et atteintes à la santé animale, humaine et environnementale).1 Les scientifiques de toutes disciplines appellent à l'action les États, les professionnels et les citoyens.
Mais comment faire ?
L'impact des activités humaines sur la biodiversité est multiforme et non linéaire. Il est donc très difficile à quantifier en termes de dommages aux espèces vivantes : est-ce qu'elles meurent, est-ce qu'elles fuient, est-ce qu'elles modifient leur comportement, est-ce qu'elles s'adaptent ? Et surtout, de quelles espèces parle-t-on ? Les plantes, les animaux, les bactéries, les espèces terrestres, les espèces marines, celles des sols, des forêts tropicales, les espèces locales, les espèces lointaines, celles qu'on connaît, celles qu'on ne connaît pas ?
L'objectif est d'avoir le moins d'impacts négatifs possible, sans cibler nécessairement une espèce ou un territoire, car les bénéfices de comportements vertueux ont des chances de toucher plus largement que ce que nous aurons prévu.
En tant que vétérinaires, répondre à cette question - « quel est mon impact et comment le réduire ? » - ne consiste pas à comprendre en priorité quel sera précisément le bénéfice d'une action, mais à trouver des solutions qui réduisent l'empreinte écologique.
Pour faire un parallèle thérapeutique, face à un chien diabétique, peu importe de savoir quels organes seront les premiers préservés en normalisant la glycémie. Ce qui est important, c'est qu'en prescrivant un régime alimentaire et/ou une insulinothérapie, la glucotoxicité diminuera.
Le but, c'est que le chien guérisse - et dans notre cas, que la biodiversité s'améliore.
La bonne nouvelle, c'est qu'en matière de biodiversité, nous avons notre cadre thérapeutique : la convention sur la diversité biologique, qui propose, depuis 1992, quatre types de traitements pour préserver la diversité biologique. Protéger la biodiversité, restaurer les fonctionnalités des écosystèmes, réduire les pressions anthropiques sur la nature et partager équitablement les avantages issus de la biodiversité et des services écosystémiques.
La profession vétérinaire, avec ses connaissances et ses moyens techniques, peut s'emparer de deux de ces modalités : protéger la biodiversité et diminuer ses pressions sur le vivant.
Protéger la biodiversité
Se former
Le vétérinaire est un scientifique qui peut comprendre les enjeux complexes posés par les crises imbriquées du climat, de la raréfaction des ressources, de la biodiversité et de la santé, dès lors qu'il se forme à l'écologie scientifique (discipline qui étudie les relations entre les milliards d'espèces vivantes et leur environnement). De multiples ressources sont disponibles en ligne (voir tableau 1).

L'intégration de modules d'écologie dans la formation initiale et continue des vétérinaires est indispensable pour augmenter la culture commune, la compréhension des systèmes complexes et trouver des solutions pour atténuer les crises.
Participer au dialogue et à la recherche interdisciplinaire
Les vétérinaires peuvent collaborer avec d'autres professionnels (santé humaine, agronomie, écologie, sciences sociales et politique) pour mieux comprendre et anticiper les enjeux sanitaires liés aux déséquilibres environnementaux et développer des stratégies d'adaptation et d'atténuation.
Grâce à leur expertise, les vétérinaires peuvent contribuer aux alertes précoces des changements globaux et de leurs conséquences en observant les animaux « sentinelles », c'est-à-dire les animaux particulièrement sensibles aux pollutions ou augmentations de température (voir par exemple le podcast du CNRS sur cette question2). Ils peuvent également devenir experts de la transmission aux humains et aux animaux des agents pathogènes zoonotiques émergents (en particulier dans le cas des transmissions vectorielles) et participer à la compréhension de leur évolution écologique pour adapter les stratégies de prévention et de contrôle des maladies.
Par sa formation, ses connaissances et son expertise reconnue, le vétérinaire peut :
- contribuer à la médiation scientifique à destination du grand public (sa clientèle) et les décideurs publics et privés qu'il côtoie.
- communiquer sur l'état de la biodiversité, les causes de l'effondrement, l'urgence à agir et les ressources et solutions issues de la science.
- contribuer à l'élaboration des plans, programmes et stratégies nationales sur les crises environnementales.
- participer à des recherches biomédicales et agricoles multidisciplinaires afin d'identifier les facteurs permettant à certaines espèces de mieux s'adapter à des conditions environnementales en évolution rapide.
- promouvoir et participer à la conservation, à la restauration des habitats (zones humides, espaces côtiers, corridors écologiques), et au maintien des fonctions écosystémiques bénéfiques pour la santé globale.
Informer et sensibiliser
Certains vétérinaires ont une connaissance de la faune sauvage qui leur permet de participer à sa protection en sensibilisant leurs clients et les décideurs à leur écologie, leurs besoins physiologiques (habitats, nourriture, reproduction), leurs fonctions écologiques et leurs participations au bon fonctionnement des écosystèmes. Plus globalement, la profession vétérinaire est ancrée dans un territoire et les praticiens ont une vision du paysage institutionnel ou associatif qui leur permet d'orienter leurs clients en attente d'informations détaillées.
De nombreux travaux scientifiques identifient les pratiques agricoles comme les principales causes du déclin de la biodiversité (voir en particulier les travaux de Rigal et al.3 sur le déclin des oiseaux européens), c'est donc sur ce secteur qu'il faut agir en priorité. Le vétérinaire, qui est un scientifique et a accès à ce type de connaissances, peut s'informer et promouvoir la transition agricole et agroalimentaire en identifiant les pratiques bénéfiques pour la biodiversité et en participant à la conception de systèmes agricoles plus durables (agroécologie, agriculture régénératrice), tout en garantissant la sécurité alimentaire et la santé animale. Il peut aussi comprendre et alerter sur les risques posés par l'effondrement des services écosystémiques et les cascades de conséquences sur les humains. Voir par exemple l'importance des plantes adventices pour le fonctionnement des écosystèmes4, décrypté par Gaba et al.5 et Bourgeois et al.6
Enfin, les vétérinaires peuvent informer sur les conséquences pour la santé humaine et animale de la perte de biodiversité.7,8,9
Agir au sein de sa clinique pour diminuer ses impacts
De 2019 à 2021, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité a conduit un important travail d'évaluation des outils de mesure de l'impact des activités humaines sur la biodiversité.10 Ses conclusions sont que, pour diminuer leurs impacts sur la biodiversité, les entreprises doivent avant tout diminuer les cinq pressions principales qui pèsent sur elles : changement d'usage des terres, prélèvement de ressources naturelles, changement climatique, pollution et espèces exotiques envahissantes. Les vétérinaires sont principalement responsables de deux types de pressions : le changement climatique et la pollution. Les vétérinaires ne sont pas en charge de la gestion des espèces envahissantes, mais ils peuvent agir dessus à leur échelle : savoir les reconnaître quand ils les reçoivent et informer leur clientèle sur les conduites à tenir.
Atténuer le changement climatique
Les cliniques vétérinaires peuvent participer par leur fonctionnement à l'atténuation des changements globaux. Selon l'Ipbes11, les services de santé et de soins génèrent un coût environnemental équivalent à 11% du PIB mondial. L'impact le plus connu est l'empreinte carbone provenant du fonctionnement des cliniques.
Les premiers gestes sont assez classiques :
- Réduire l'usage du plastique,
- Limiter le gaspillage des ressources (eau, électricité, matériel, consommables) en réfléchissant sa consommation,
- Éviter les déchets et les éliminer correctement,
- Éviter la gestion intensive des espaces verts en limitant les interventions (de type tonte), en éliminant l'usage de pesticides et en laissant des zones sauvages.
Mais il faut également s'intéresser aux médicaments, dont la production est très émettrice de gaz à effet de serre. Le Service national de santé anglais a identifié les produits pharmaceutiques comme le principal facteur contribuant aux émissions de carbone du secteur de la santé, représentant 25 % de ses émissions totales.12
L'initiative Ecovéto, créée en 2015, propose des outils (comme une fresque des cliniques vétérinaires) et des bonnes pratiques pour les aider à diminuer leurs impacts.
Mais n'oublions pas que les émissions de gaz à effet de serre ne sont pas les seuls impacts.
Raisonner l'usage de produits polluants
C'est sans doute en matière de pollution environnementale qu'il y a le plus de marge de manoeuvre pour une clinique vétérinaire, avec deux conséquences positives, une diminution des émissions de gaz à effet de serre et une diminution de la pollution des écosystèmes terrestres. L'utilisation des médicaments pollue notre environnement et a des impacts sur les espèces vivantes non cibles, allant de la mortalité directe aux effets indirects, comme une baisse du succès reproductif, de la génotoxicité, des modifications comportementales ou des échecs physiologiques. Les médicaments contribuent également à la perturbation des fonctionnements écosystémiques.
Ces molécules et leurs métabolites sont en permanence rejetés dans l'environnement par l'air, l'eau ou la matière organique, lors de leur fabrication, par l'élevage intensif, les lixiviats de décharges des boues de stations d'épuration et de dépôts atmosphériques. Ils peuvent avoir une rémanence élevée, ce qui présente un risque de toxicité et de bioaccumulation pour les espèces vivantes (zooplancton, poissons, mammifères et plantes) tout au long de la chaîne trophique, atteignant en dernier ressort les grands prédateurs, dont l'homme, avec des impacts parfois importants.
- Ces molécules doivent être éliminées dans des filières adaptées (par exemple en étant rapportées, lorsque non utilisées, aux vétérinaires, qui peuvent participer activement aux filières de recyclage).
- Il est possible de réfléchir au bien-fondé même de la prescription. Une étude en médecine humaine au Royaume-Uni a montré que 10% des prescriptions étaient inutiles, sans effet ou avec des effets secondaires surpassant les effets thérapeutiques.13 En médecine vétérinaire, on peut citer l'usage des antiparasitaires sans coproscopie préalable, ou l'usage des antibiotiques sans recherche de cause bactérienne.
- Il est enfin possible de s'informer sur les impacts différentiels des différentes alternatives à sa disposition, soit en termes de molécules, soit en termes de formes galéniques et, puisque l'information est peu ou pas disponible, inciter les laboratoires pharmaceutiques à être plus transparents sur la question. Par exemple, les anti-inflammatoires ont une rémanence et une toxicité parfois très fortes (p. ex. le Diclophénac, dont l'usage en Inde a quasiment éradiqué les populations de vautours, causant des dommages économiques et sanitaires très importants).14
Une analyse rapide des principales classes thérapeutiques utilisées en médecine vétérinaire et leur impact potentiel sont présentés dans le tableau 2.

Conclusion
Traditionnellement, les vétérinaires ont concentré leur action sur la santé et le bien-être des animaux domestiques et sauvages. Plus récemment, ils ont aussi participé au développement de la connaissance sur les maladies infectieuses au sein de l'initiative Une seule santé. Mais la croissance démographique, la raréfaction des ressources, l'intensification des crises écologiques et la reconnaissance de l'interdépendance des santés animales, environnementales et humaines exigent désormais que les vétérinaires, aux côtés des écologues, des agronomes et des médecins, élargissent leur responsabilité professionnelle et se dotent de plusieurs objectifs sanitaires et environnementaux. Ils doivent passer d'une implication dans la santé animale et la sécurité alimentaire à la participation à la conservation et à la restauration des écosystèmes, en reconnaissant que ceux-ci constituent le fondement de la vie sur terre sans qui aucune production alimentaire et aucune bonne santé ne sera possible.
Références bibliographiques
1. IPBES (2019) : Global assessment report on biodiversity and ecosystem services of the Intergovernmental Science-Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. E. S. Brondizio, J. Settele, S. Díaz, and H. T. Ngo (editors). IPBES secretariat, Bonn, Germany. 1148 pages. https://doi.org/10.5281/zenodo.3831673
2. Podcast du CNRS : https://lejournal.cnrs.fr/nos-blogs/covid-19-la-parole-a-la-science/peut-prevenir-les-epidemies-grace-aux-animaux
3. Rigal S, Dakos V, Alonso H, Aunins A, Benko Z, et al. (2023). Farmland practices are driving bird population decline across Europe. Proceedings of the National Academy of Sciences, 120(21), e2216573120. https://www.fondationbiodiversite.fr/les-pratiques-agricoles-sont-responsables-du-declin-des-oiseaux-en-europe/
4. FRB. https://www.fondationbiodiversite.fr/communique/les-plantes-adventices-au-service-de-lagriculture-pourquoi-sont-elles-essentielles-et-comment-les-proteger/
5. Gaba S, Cheviron N, Perrot T, Piutti S, Gautier JL, Bretagnolle V. (2020) Weeds enhance multifunctionality in arable lands in south-west of France. Frontiers in Sustainable Food Systems. 4:71. doi: 10.3389/fsufs.2020.00071
6. Bourgeois B, Gaba S, Plumejeaud C, Bretagnolle V. (2020) Weed diversity is driven by complex interplay between multi-scale dispersal and local filtering. Proceedings of the Royal Society B: Biological Sciences, 287, 20201118. doi: 10.1098/rspb.2020.1118.
7. FRB. https://www.fondationbiodiversite.fr/biodiversite-eau-alimentation-sante-
climat-tout-est-lie/
8. FRB. https://www.fondationbiodiversite.fr/wp-content/uploads/2020/05/Mobilisation-FRB-Covid-19-06-2021-Ok-FR.pdf
9. McMahon BJ, Morand S, Gray JS (2018) Ecosystem change and zoonoses in the Anthropocene. Zoonoses Public Health. 65 : 755-765. https://doi.org/10.1111/zph.12489
10. Delavaud A, Milleret E, Wroza S, Soubelet H, Deligny A, Silvain JF. (2021) Indicateurs et outils de mesure - Évaluer l'impact des activités humaines sur la biodiversité ? Coll. Expertise et synthèse. Paris, France : FRB, 96 pages
11. IPBES (2024). Summary for Policymakers of the Thematic Assessment Report on the Interlinkages among Biodiversity, Water, Food and Health of the Intergovernmental Science-
Policy Platform on Biodiversity and Ecosystem Services. McElwee, P. D., Harrison, P. A., van Huysen, T. L., Alonso Roldán, V., Barrios, E., Dasgupta, P., DeClerck, F., Harmácková, Z. V., Hayman, D. T. S., Herrero, M., Kumar, R., Ley, D., Mangalagiu, D., McFarlane, R. A., Paukert, C., Pengue, W. A., Prist, P. R., Ricketts, T. H., Rounsevell, M. D. A., Saito, O., Selomane, O., Seppelt, R., Singh, P. K., Sitas, N., Smith, P., Vause, J., Molua, E. L., Zambrana-Torrelio, C., and Obura, D. (eds.). IPBES secretariat, Bonn, Germany. DOI: https://doi.org/10.5281/zenodo.13850289
12. Tennison I, Roschnik S, Ashby B, Boyd R, Hamilton I, Oreszczyn T, et al. Health care's response to climate change: a carbon footprint assessment of the NHS in England. Lancet Planet Health 2021;5(2):e84-92.
13. Department of Health and Social Care. Good for you, good for us, good for everybody : a plan to reduce overprescribing to make patient care better and safer, support the NHS, and reduce carbon emissions. 2021.
14. Hassan IZ, Duncan N, Adawaren EO, Naidoo V. (2018). Could the environmental toxicity of diclofenac in vultures been predictable if preclinical testing methodology were applied ?
Environmental Toxicology and Pharmacology, 64, 181-186.






