Utilisation raisonnée des antiparasitaires en médecine préventive chez le chien et le chat... en pratique, on fait comment ?

En pratique, un APE est recommandé dès qu'il existe un risque d'exposition aux puces ou aux agents de gale, et pas seulement en cas d'infestation avérée.

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Dr Émilie BOUHSIRA

Enseignante-chercheuse en parasitologie

ENVT, Toulouse (31)

Pr Marie-Christine CADIERGUES

Enseignante-chercheuse en dermatologie

ENVT, Toulouse (31)

Pr Jacques GUILLOT

Enseignant-chercheur en parasitologie et mycologie

Oniris, Nantes (44)

Dr Charlotte JAMIN

Vétérinaire technique France

Vetoquinol, Paris (75)

Thérapeutique

Le 20 mars dernier se tenait la Journée mondiale pour la sensibilisation contre les parasites (World Parasite Awareness Day)1. Dans le même temps, plus de quarante organisations vétérinaires internationales, dont l'ESCCAP (European Scientific Counsel for Companion Animal Parasites), ont signé le Prevention Pledge, une initiative appelant à renforcer la protection antiparasitaire face à l'augmentation des risques liés aux parasites2. Par ailleurs, les questions relatives à l'impact environnemental des produits antiparasitaires et au risque de résistance occupent une place croissante dans les débats. Alors quel équilibre trouver pour préserver à la fois la santé animale et humaine et limiter les effets négatifs sur notre environnement ? Quelques éléments de réponse en 9 questions...

1. Qu'appelle-t-on l'analyse de risques et comment la mettre en oeuvre en pratique ?

L'analyse de risques est basée sur une évaluation individuelle de l'animal et vise à déterminer les priorités en matière de prévention parasitaire. Elle doit tenir compte de la probabilité de contamination du chien ou du chat et de la gravité de l'infestation pour l'animal et/ou les personnes qui vivent dans le même foyer.

La probabilité d'infestation parasitaire dépend des caractéristiques de l'animal (son âge surtout mais aussi parfois son état de santé), de son alimentation et bien sûr de son mode de vie. La probabilité d'infestation est très faible pour un animal sans accès à l'extérieur et qui n'a pas de contact avec d'autres congénères. Elle est beaucoup plus forte pour un animal vivant en collectivité ou ayant un accès fréquent à l'extérieur. Le lieu de vie et les voyages sont aussi des éléments à considérer pour des parasites qui ne sont présents que dans certaines régions. Le remplissage d'un questionnaire de préconsultation peut permettre d'évaluer plus précisément la probabilité d'infestation parasitaire ; des outils digitaux comme CatCheck® peuvent être utilisés.

La gravité de l'infestation est une composante importante de l'analyse de risques. Certains parasites sont des pathogènes majeurs pour l'animal, d'autres sont le plus souvent à l'origine d'une forme asymptomatique chez l'animal mais sont des agents de zoonose (surtout Toxocara et les échinocoques).

Dans la mesure du possible, l'analyse de risques devra faire l'objet d'une explication synthétique au propriétaire à l'issue de la consultation.

2. Comment les lignes guides de l'ESCCAP sont-elles établies ?

L'ESCCAP est une association européenne réunissant des spécialistes en parasitologie vétérinaire3. Elle a pour mission d'élaborer des recommandations fondées sur des données scientifiques afin d'aider les vétérinaires praticiens à prévenir, diagnostiquer et contrôler les parasitoses des animaux de compagnie (y compris les NAC) et des chevaux. Ces recommandations portent notamment sur l'utilisation raisonnée des antiparasitaires internes (API) et externes (APE), fondée sur une analyse du risque parasitaire (voir le QR code « Pour en savoir plus sur les risques d'infestation parasitaire chez le chat d'intérieur et le chat d'extérieur ») dans le but d'harmoniser les pratiques à l'échelle européenne.

La rédaction des recommandations de l'ESCCAP repose sur une analyse critique des con­nais­sances scientifiques disponibles, complétée par l'expertise collective des membres de l'association. Chaque guide fait l'objet d'un processus de relecture approfondi afin de garantir la rigueur scientifique, la cohérence des recommandations et leur applicabilité à l'échelle européenne. Les partenaires industriels de l'ESCCAP peuvent être consultés mais l'association conserve l'entière responsabilité scientifique et éditoriale de ses publications.

Les guides sont régulièrement mis à jour pour intégrer l'évolution des connaissances scientifiques et des pratiques vétérinaires.

3. Quand recommander des antipara­sitaires externes dans le cadre de la lutte contre les puces et agents de gale ?

En pratique, un APE est recommandé dès qu'il existe un risque d'exposition aux puces ou aux agents de gale, et pas seulement en cas d'infestation avérée. Chez le chien et le chat, cela concerne les animaux avec accès extérieur, vivant en collectivité ou partageant l'environnement d'un congénère infesté, ainsi que les animaux atteints de dermatose prurigineuse pour qui une parasitose rentre dans le diagnostic différentiel ou est susceptible de déclencher une poussée inflammatoire (animaux atopiques).

Dans le cas des puces, un traitement préventif est recommandable lors de risque régulier (cela inclut les chats d'intérieur vivant avec un congénère ayant accès à l'extérieur), surtout du printemps à l'automne, et souvent à l'année dans les foyers à risque ou en cas d'allergie. Un chat d'intérieur peut être exposé aux puces s'il sort de manière occasionnelle (vacances, week-ends à la campagne, pension...) ; un APE peut alors être conseillé pendant la période à risque (le plus souvent à la belle saison).

Pour les gales, un traitement sera réalisé dès suspicion clinique ou lors de contact étroit avec un cas confirmé, en particulier pour la gale sarcoptique ou l'otacariose, la gale notoédrique étant exceptionnelle en France.

Dans les collectivités, en pension ou lors de déplacements, une prévention avant l'exposition et pendant toute la période à risque est recommandée.

4. Quand recommander des anti­pa­ra­sitaires dans le cadre de la prévention vis-à-vis des parasites digestifs ?

Les API actuellement disponibles pour le chien et le chat ne sont pas rémanents, autrement dit ils ne font qu'éliminer les parasites digestifs déjà présents. On ne peut donc pas parler de prévention d'infestation mais plutôt de prévention des signes cliniques chez l'animal et de l'excrétion d'éléments infestants pour d'autres animaux et/ou les personnes qui vivent dans le même foyer. Conformément aux recommandations de l'ESCCAP et en accord avec les principes de l'analyse de risques, il y a seulement deux situations pour lesquelles une vermifugation est toujours recommandée : (i) le cas du chiot ou du chaton de moins de 6 mois (compte tenu de la grande probabilité d'infestation par des Toxocara) et (ii) le cas du chien qui vit dans une région enzootique pour l'échinococcose kystique ou alvéolaire et qui a accès à des carcasses de moutons ou qui chasse des petits rongeurs (compte tenu du risque zoonotique). Pour toutes les autres situations, la fréquence d'utilisation d'un API ou des contrôles coproscopiques est conditionnée par le résultat de l'analyse de risques. L'analyse coproscopique permet d'identifier les animaux pour lesquels le recours à un vermifuge est réellement utile.

5. Quelle place pour les antiparasitaires dans le cadre de la lutte contre les parasites vectorisés ?

Les changements globaux en cours ainsi que les déplacements de plus en plus fréquents des animaux de compagnie font des maladies vectorielles un enjeu majeur, actuel et futur, pour les vétérinaires praticiens mais également pour les propriétaires d'animaux de compagnie. À titre d'exemple, certaines espèces de tiques peuvent être désormais actives en hiver dans certaines zones géographiques4-7 et la période d'activité des diptères vecteurs est également allongée. De ce fait, la période de protection contre ces vecteurs doit être adaptée en conséquence. Certains agents pathogènes transmis par les arthropodes hématophages sont par ailleurs responsables de maladies potentiellement graves, voire mortelles, chez le chien et le chat, et certains peuvent être zoonotiques.

La place des APE dans la lutte contre les maladies vectorielles est essentielle : la prévention repose en effet le plus souvent sur la lutte contre les vecteurs (tiques, phlébotomes, moustiques) afin d'empêcher le repas sanguin (diptères) ou de limiter la durée de fixation nécessaire à la transmission des agents pathogènes (tiques). La prévention contre les diptères s'appuie principalement sur l'utilisation d'APE à effet répulsif contenant une pyréthrinoïde. Certaines molécules systémiques, notamment les isoxazolines ou les bispyrazoles, ont quant à elles une rapidité d'action suffisante pour éliminer les tiques fixées avant la transmission de certains pathogènes. Comme pour les API, le choix de la prévention doit être précédé d'une analyse individualisée du risque parasitaire (voir Question n° 1).

Enfin, les molécules endectocides (lactones macrocycliques) peuvent être utilisées en chimioprévention des dirofilarioses cutanées et cardio-pulmonaires, en complément d'un APE à effet répulsif. Cette stratégie est toutefois principalement recommandée chez les animaux à risque au sein de zones de forte endémie.

6. Comment interpréter la mise en évidence d'ectoparasites chez un animal pourtant traité par un antiparasitaire externe ?

La mise en évidence d'ectoparasites chez un animal traité n'implique pas d'emblée une résistance. Elle évoque plus souvent un échec apparent lié à une exposition continue, un délai normal d'action, une administration imparfaite, un sous-dosage, un intervalle trop long ou un réservoir environnemental encore actif ou non traité.

Voir encore des puces peu après l'instauration du traitement est fréquent et peut traduire une recontamination depuis l'environnement, dont la maîtrise peut nécessiter plusieurs semaines, jusqu'à trois mois en période hivernale (le cycle biologique de la puce étant plus long qu'en été), à l'intérieur de l'habitat.

Lors de gale, la persistance d'acariens doit faire reconsidérer le diagnostic, la molécule choisie, le schéma, le traitement des congénères (y compris occasionnels) et l'adhésion du propriétaire. Le propriétaire doit être prévenu que la cessation des symptômes cliniques et des lésions (cutanés ou auriculaires) est généralement plus lente que la disparition des parasites.

Une résistance ne doit être suspectée qu'après avoir éliminé les causes techniques, les erreurs de cible et la pression de réinfestation. Il faut vérifier l'identification du parasite, la dose réellement administrée, le poids des animaux, la date effective d'administration, le produit utilisé, la présence d'autres animaux et l'état de l'environnement. Si tout est correct et que la persistance est confirmée, alors seulement une inefficacité intrinsèque ou une résistance pourra être envisagée et explorée.

7. Comment interpréter la mise en évidence d'endoparasites chez un animal pourtant traité par un antiparasitaire interne ?

La mise en évidence d'endoparasites chez un animal pourtant traité par un API ne signifie pas nécessairement que l'antiparasitaire n'a pas fonctionné. Dans la plupart des cas, la persistance des parasites est simplement le résultat d'une mauvaise observance. L'API n'a pas du tout été administré ou à une dose inférieure à la dose efficace (par exemple, le comprimé a été recraché ou la pipette n'a pas été correctement appliquée). Il faut également tenir compte de la période prépatente, autrement dit l'intervalle de temps qui sépare l'infestation de l'animal et le moment où l'on est capable de mettre en évidence la présence d'éléments parasitaires. Certains parasites digestifs ont une période prépatente très courte (comme certains cestodes) et leur mise en évidence peu de temps après un traitement antiparasitaire non rémanent indique simplement une réinfestation. La persistance d'un parasite peut parfois être consécutive à l'utilisation d'une spécialité antiparasitaire ne permettant pas d'éliminer ce parasite. Enfin, il existe des cas de résistance aux anthelminthiques. Des résistances multiples (vis-à-vis des benzimidazoles et des lactones macrocycliques) sont décrites pour Ancylostoma caninum en Amérique du Nord mais pas encore en Europe8. De rares cas de résistance de Dipylidium caninum au praziquantel ont été décrits, chez le chien uniquement, aux États-Unis9 et plus récemment chez un chien résidant en Suisse mais provenant d'Espagne10.

8. Les antiparasitaires ont-ils un impact environnemental ?

Comme tout médicament vétérinaire, les antiparasitaires peuvent avoir un impact sur l'environnement. Après administration, une partie de la substance active (ou de ses métabolites) peut être excrétée dans les fèces ou l'urine pour les molécules à diffusion systémique (lactones macrocycliques, isoxazolines, bispyrazoles par exemple). À l'inverse, les antiparasitaires à effet de surface (fipronil, pyréthrinoïdes, imidaclopride), administrés sous forme de pipettes ou de colliers, peuvent être relargués dans l'environnement par contact avec les surfaces, lors du toilettage de l'animal ou à l'occasion des baignades. La principale préoccupation concerne l'exposition d'organismes non cibles, notamment les insectes pollinisateurs et les organismes aquatiques, mais également le risque de toxicité pour les personnes partageant le foyer de l'animal traité. La contamination de l'environnement par certaines molécules, telles que le fipronil et l'imidaclopride, a été mise en évidence via différentes voies de dissémination, notamment les baignades ou les poils utilisés comme matériaux de nidification par certains oiseaux11-13. Toutefois, la contribution des traitements antiparasitaires vétérinaires à la contamination globale de l'environnement demeure encore mal quantifiée et semble, au regard des données actuellement disponibles dans la littérature, nettement inférieure à celle liée aux usages agricoles de ces mêmes substances (lors de double emploi, agricole et vétérinaire). Des travaux complémentaires sont néanmoins nécessaires pour estimer avec précision cette contribution, qui dépend de nombreux facteurs, parmi lesquels la molécule utilisée, sa persistance dans l'environnement, son mode d'administration, les conditions d'utilisation et les différentes voies de dissémination12.

Cette préoccupation environnementale constitue aujourd'hui un argument supplémentaire en faveur d'un usage raisonné des antiparasitaires. Sans remettre en cause leur intérêt majeur pour la santé animale et la santé publique, leur utilisation (molécule, formulation, fréquence) doit être adaptée au niveau de risque parasitaire de chaque animal. Cette approche permet de limiter l'exposition inutile de l'environnement aux antiparasitaires tout en préservant leur efficacité.

9. Application des antiparasitaires : quelles sont les bonnes pratiques ?

Un certain nombre de bonnes pratiques ont été listées par l'EMA comme essentielles pour permettre une bonne efficacité du produit, garantir la sécurité de l'applicateur et des personnes au contact de l'animal et limiter la contamination de l'environnement11-13 :

- le respect de la posologie et de la voie d'administration ;

- le respect des précautions d'emploi (indiquées dans les RCP des produits), relatives notamment aux baignades, shampoings et contacts avec l'animal ; ces dernières varient selon la pharmacocinétique des principes actifs, à savoir :

- colliers ou spot-on à action topique : les principes actifs sont très peu absorbés et restent à la surface du pelage pendant toute leur durée d'action,

- spot-on ou comprimés à action systémique : l'excrétion des principes actifs par voie biliaire (et par voie urinaire secondairement) constitue la principale source de contamination environnementale ;

- le ramassage des selles (en particulier durant les premiers jours suivant l'administration) pour les produits à action systémique (spot-on ou comprimés) ; il s'agit d'une mesure clé pour ces produits en raison de leur pharmacocinétique ;

- l'élimination appropriée des médicaments non utilisés et de leurs emballages ;

- la mise en oeuvre de mesures d'hygiène en parallèle des traitements antiparasitaires.

Le vétérinaire joue un rôle essentiel d'information auprès des propriétaires en rappelant ces précautions d'emploi11-12. ■

Bibliographie :


Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1817

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