L'homme qui écoutait battre le coeur des chats, Mathias Malzieu
Éditions Albin Michel, 2025.
Prenez un contexte que nous connaissons tous : un couple de propriétaires, dont l'un des chats tombe malade. Passez le tout sous la plume d'un poète moderne et musicien de renom, et vous obtenez un petit bijou de littérature onirique, un peu surréaliste, mais très juste - et très autobiographique. Mais reprenons du début.
Véritable homme-orchestre, Mathias Malzieu est le chanteur et compositeur principal du groupe Dionysos, connu notamment pour sa chanson Song for Jedi. Il est également l'écrivain, scénariste et réalisateur des livres (et de leurs adaptations) Jack et la mécanique du coeur et Une sirène à Paris, sans compter son excellent Journal d'un vampire en pyjama.
Il renoue aujourd'hui avec son style si particulier pour nous offrir un concentré de poésie sur le thème pourtant difficile de la maladie, tout en relevant le défi de le faire... du point de vue des chats ! Dès l'ouverture, l'incipit donne le ton : « Ils vont me piquer par amour la semaine prochaine. Je les ai entendus parler dans le téléphone, et le téléphone a répondu que j'étais tout aussi cuit que les carottes de l'expression consacrée. »
Une présentation plus tard, par la voix du premier chat, et nous voilà hameçonnés : « Je ressemble à un croisement entre le hibou d'Harry Potter, un ours en peluche et le chat du Cheshire cher à Lewis Caroll. Autant le dire tout de suite, je suis absolument irrésistible. Sur l'échelle de Richter de la mignonnerie, j'explose les compteurs de toutes sortes de lapins angoras, pandas roux et autres hérissons africains (vous savez, ceux qui ressemblent à des porte-clés). »
Cette alternance de doux et d'amer continue tout au long du récit, intercalant des descriptions tendres et lumineuses avec les faits plus sombres, toujours à sa façon inimitable. La maladie est partout, écrite avec une pointe d'humour pour la tenir à distance : « Le fait est que mes poumons se remplissent d'un liquide orange qui sent le parfum dont la mort s'asperge pour aller danser. » Et l'on comprend qu'à travers cette maladie féline, un autre deuil se dessine en creux : celui d'une fausse-couche passée de Celle-qui-se-croit-leur-maîtresse. Un deuil qui éclabousse chaque page, qui transpire la détresse de la réalité, car ce récit est aussi une autobiographie. L'on sent dans chaque ligne la tristesse et la souffrance, toujours avec des mots ajustés, sur mesure.
Revenons d'ailleurs aux chats. Comment ne pas sourire à ces mots, tant leur justesse est grande pour celles et ceux qui côtoient des félins à longueur de journée ?
Florilège :
« Comme tous les chats, j'adore me percher et snober le mobilier, mais seulement quand je le décide. »
« Il faudrait faire le chat. M'étirer gracieusement en courbant le dos exactement comme si j'avais avalé un arc, bâiller pour révéler au monde que ma dentition est la réplique exacte de celle de la panthère noire, bondir tel le sauteur à la perche invisible pour attraper une fausse souris à grelot avant d'effleurer les mollets élégants de la belle griffue et, ainsi, la rappeler à ses devoirs nourriciers. »
Sans compter les clins d'oeil à la profession tout au long du récit, et la course contre les symptômes de cette PIF si peu nommée mais si bien décrite. « En quelques jours, on se transforme en petit baril d'essence rempli d'un liquide orange et, rapidement, on se noie dans ses propres poumons. "OEdème", comme dit le vétérinaire avec sa voix inquiète et tendre. C'est une flaque... C'est un lac... C'est une mer... Que dis-je c'est une mer, c'est un océan ! Ça vous envahit les bronches, jusqu'à ce que vous ne bronchiez plus et alors, vous vous endormez pour toujours. Tout le monde en meurt. Le plus souvent, ça se finit sur la table du vétérinaire avec tout un tas de silences. »
Car le récit se place dans un contexte de traitement pas encore homologué en France - l'auteur se félicitant en postface que ce soit désormais le cas. Les vétérinaires figurent d'ailleurs en bonne place dans les remerciements.
Un conte, donc, inclassable et hors normes, qui semble écrit en filigrane pour nous autres, vétérinaires. Où il est question de consolation douce, de chats dont les gamelles sont remplies de poèmes, et de voler au secours de l'enthousiasme.
Barbara Bernard
Vétérinaire et romancière






