Croc-Blanc, Jack London
(Re)lire ce texte mythique, c'est mesurer une part de notre enfance à l'aune de notre expérience. C'est retrouver l'émerveillement de nos débuts et évaluer le chemin parcouru. C'est aussi se replonger dans un récit qui a probablement contribué à faire de beaucoup d'entre nous des vétérinaires.
Souvenez-vous.
D'abord, la nature. Sauvage, indomptée, au point qu'elle est appelée ainsi : le Wild. Une forêt, sombre et oppressante. Un linceul de neige. Un paysage morne, infiniment désolé. Et le grand rire silencieux de l'hiver.
Puis, la vie. Des chiens, tirant un traîneau. Deux hommes, encore invaincus, acharnés à survivre, tendus par l'effort. Et le temps qui passe, inexorable, les rapprochant de leur objectif, de la civilisation, de... Un cri. Le hurlement d'une faim monstrueuse, d'une fierté désespérée.
Alors, les humains s'animent, se parlent, tentent de se raccrocher à la vie. Et fuient. Trois cartouches dans un fusil, le feu comme dernière ligne de défense. Les chiens tombent, un à un. Et l'on vit l'angoisse des humains, la peur de la bête fauve, la terreur qui menace, alors qu'ils tentent de les soustraire aux attaques des loups. Jusqu'à ce que ce soit leur propre vie dans la balance. Un dernier combat, une ultime confrontation... Et la meute affamée par à la recherche d'une nouvelle proie.
Le décor est posé : c'est un récit de lutte. Pourtant, ce n'est pas l'histoire de ces hommes.
Souvenez-vous de la bascule, de ce changement de point de vue. Nous ne suivons plus les hommes mais la louve. Celle qui mène la meute. Celle qui connaît le feu et l'heure de la soupe. Et nous, lecteurs, nous oublions les humains pour lutter avec elle contre la famine, pour nous confronter à la dure loi du Wild, pour vivre la joie de vies nouvelles.
Souvenez-nous de ce nouveau glissement. Ce n'est plus le sort de la louve qui nous inquiète, mais celui d'un louveteau gris. Comme si ces premières pages avaient pour seul but de nous faire accepter d'entrer dans sa peau, de regarder par ses yeux tous neufs. Alors, nous apprenons avec lui. La menace constante de la Faim, la présence quotidienne de la Peur, et l'appel de l'Aventure. Le désir de découverte. Le courage, aussi, pour se confronter au Wild.
Et l'on suit ses premiers pas, ses premiers échecs, ses premières victoires. Jusqu'à LA rencontre. Celle qui changera sa vie. Celle qui le fait basculer dans le monde des humains, des faiseurs de feu.
Alors, le récit devient prétexte. Pour découvrir une culture, certes présentée sous un prisme que l'on pourrait discuter, mais qui a la particularité de se faire sans jugement, puisque notre protagoniste même se concentre sur ses ressentis, plus que sur une morale très humaine. Ne nous voilons pas la face, le récit devient alors celui de la servitude. Mais avant tout, Croc-Blanc - car il y gagne un nom - expérimente, apprend, s'endurcit. Et nous permet de prendre conscience des limites de notre propre espèce, de notre tendance à imposer, à dominer.
Nouvelle bascule, vers l'obscur. Palette de faiblesses humaines, traitées dans toutes leurs nuances. Alcoolisme, addiction, manipulation. Violence. Une violence brute, écrasante, omniprésente. Croc-Blanc semble alors né pour la souffrance, mais continue de survivre tant bien que mal, au jour le jour, son regard inhumain nous le rendant d'autant plus crédible, d'autant plus attachant.
Jusqu'à la délivrance. La rédemption de l'humain. La découverte qu'une autre voie est possible, que la violence qui sous-tend son existence n'est pas une fatalité.
Certes, le message peut faire sourire, rappeler que ce livre a longtemps été classé en jeunesse et qu'il met en scène des personnages parfois manichéens. Mais la richesse de sa langue, la puissance du choix entre nature et culture, entre violence et amour, en font une oeuvre intemporelle, dans laquelle replonger avec plaisir à tout âge.
Une (re)lecture à compléter par son symétrique inversé, L'appel de la forêt, traitant au contraire du retour à la nature ; voire par les deux autres livres de l'auteur ayant des chiens pour protagonistes, bien que méconnus : Jerry, chien des îles, et Michael, chien de cirque.
Barbara Bernard
Vétérinaire et romancière






