Vigie Véto : un outil genré pour préserver la santé des vétérinaires et ASV

La féminisation de la profession vétérinaire, l'évolution vers le salariat, le manque d'informations sur la santé au travail des ASV et l'organisation du travail pensée par les associés les plus anciens, souvent des hommes, doivent être pris en compte pour améliorer la santé des femmes au travail.

© Gorodenkoff-AdobeStock

Valérie DUPHOT

Prévention

Développée par la branche vétérinaire (SNVEL*, CFDT, CFE-CGC, CGT, FO, Unsa), l'enquête Vigie Véto a fait un état des lieux sur la santé au travail pour comprendre les besoins des femmes et des hommes travaillant dans les établissements vétérinaires. Le but est d'améliorer leur prise en charge médicale et leur soutien psychologique en développant des mesures préventives adaptées, en collaboration avec la médecine du travail, les mutuelles et les établissements vétérinaires. La méthodologie de l'enquête, ses résultats et le plan d'action qui en résulte ont été présentés, le 6 novembre, à la Maison des vétérinaires, à Paris. Les femmes vétérinaires et les ASV souhaitent davantage de soutien et de solidarité de la part de leurs collègues et employeurs, avec une meilleure communication axée sur la prévention pour sensibiliser aux problèmes de santé, réduire la stigmatisation et repenser l'organisation du travail.

L'initiative Vigie Véto, née après la parution en juin dernier d'un rapport du Sénat sur la santé des femmes au travail, est une idée de notre consoeur Annick Valentin-Smith (présidente de Vet IN Tech).

« Pour évaluer le poids de la santé sur la qualité de vie au travail et développer des actions de prévention, la branche vétérinaire, qui réunit les partenaires sociaux (SNVEL*, CFDT, CFE-CGC, CGT, FO, Unsa) présents au sein des entreprises et des établissements de soins vétérinaires, a réalisé en 2024 une enquête - première étape de Vigie Véto - auprès des personnes travaillant dans ces structures, basée sur un questionnaire mis au point avec la société Igonogo et le soutien d'AG2R La Mondiale », a expliqué Anne Daumas (directrice du SNVEL), le 6 novembre, à la Maison des vétérinaires, à Paris. Les résultats de cette enquête ont permis d'identifier les problèmes de santé qui affectent notamment les femmes vétérinaires et les ASV et de proposer un plan d'actions de prévention dans l'outil Vigie Véto.

En introduction de la réunion, notre consoeur Annick Jacquemet (sénatrice du Doubs et co-auteur du rapport sur la santé des femmes au travail) explique qu'il existe très peu de données genrées sur la santé au travail et que ce sujet est encore tabou. « 60 % des personnes atteintes de troubles musculo-squelettiques (TMS) sont des femmes. Contrairement à ceux des hommes, les risques pour les femmes sont souvent invisibilisés, comme ceux liés à des gestes répétitifs. Les maladies féminines sont souvent silencieuses », précise-t-elle. Procréation médicale assistée, ménopause, endométriose, stress... sont autant de problèmes de santé à fort impact dans le travail à prendre en compte.

Le rapport du Sénat recommande de disposer de statistiques plus précises sur la santé au travail selon le genre et de penser la santé au travail au féminin. « Vétérinaires et ASV font un travail d'équipe. La première mesure à prendre est de se parler pour mettre en place des mesures de prévention », insiste Annick Jacquemet.

Comprendre les conséquences et les enjeux de la santé au travail

« La santé participe à la qualité de vie et des conditions de travail des personnes travaillant dans les établissements vétérinaires. Il est nécessaire d'approfondir la compréhension des conséquences et des enjeux de la santé au travail », explique Annick Valentin-Smith. En menant une enquête genrée sur la santé au travail incluant les affections purement féminines et des affections purement masculines, le monde vétérinaire est pionnier et est un des seuls secteurs disposant de ces données. Elle en souligne l'intérêt en raison de la féminisation de la profession vétérinaire, du statut des vétérinaires qui évolue vers le salariat, du manque d'informations sur la santé au travail des ASV et du fait que l'organisation du travail est pensée par les associés les plus anciens, qui sont souvent des hommes.

Vigie Véto a permis de faire un état des lieux précis sur la santé au travail et de comprendre les besoins des vétérinaires et des ASV pour améliorer leur prise en charge médicale et leur soutien psychologique en développant des mesures préventives adaptées en collaboration avec la médecine du travail, les mutuelles et les établissements vétérinaires.

L'enquête s'est déroulée du 7 mars au 7 avril. Elle a été proposée par les partenaires sociaux de la branche vétérinaire à l'ensemble des personnes travaillant dans les structures vétérinaires sous la forme d'un questionnaire accessible sur smartphone, PC et tablette.

Près de 2 000 réponses exploitées

« Nous avons obtenu 4 000 réponses dont quelque 2 000 ont été analysées. 971 vétérinaires ont répondu, dont 70 % de femmes. Les deux tiers d'entre elles sont nées après 1980 », précise Annick Valentin-Smith. Les 30 % d'hommes qui ont répondu sont nés aux deux tiers avant 1980. Toutes les régions sont représentées. Les répondants exercent en canine à 92 %, en équine à 2 %, en rurale à 13 % et dans d'autres activités à 18 %. L'ancienneté dans le poste est répartie de façon homogène (de 0 à plus de 35 ans).

963 ASV ont répondu à l'enquête, dont 97,5 % de femmes et 100 % de salariés. 77 % sont nés après 1980. Toutes les régions sont représentées. Tous exercent en canine et l'ancienneté est répartie de façon homogène.

« A la question « Etes-vous en bonne santé », 74,5 % de la population étudiée ont répondu oui, 81 % pour les hommes et 73 % pour les femmes mais sans différence entre salariés et non salariés, nés avant ou après 1980, responsables de site/équipe et non responsables », indique Annick Valentin-Smith. « 23,43 % de la population étudiée ont déclaré souffrir d'une maladie chronique. Se déclarer en bonne santé n'équivaut pas à ne pas être atteint de maladie chronique ». Dans l'ensemble de la population étudiée, parmi les affections déclarées, les TMS arrivent très largement en tête. Ils sont suivis par les maladies endocriniennes et hormonales, les maladies gynécologiques, urinaires et rénales, les maladies respiratoires et ORL, les troubles psychiques et psychiatriques, les maladies cardiovasculaires...

Notre consoeur ajoute que les personnes qui se déclarent malades souffrent d'une affection chronique (13,8 %) ou deux (7,1 %).

Maladies rhumatologiques/TMS en tête et différences de prévalence selon les groupes étudiés

Les maladies rhumatologiques/TMS dominent dans tous les groupes étudiés mais avec des différences selon le métier, le sexe et le statut. « Ces affections sont pour une moitié des affections rachidiennes (lombalgie, sciatique, hernie discale, cervicalgie) et pour l'autre moitié, des affections distales articulaires et tendineuses », détaille-t-elle.

Chez les vétérinaires (hommes et femmes), les maladies rhumatologiques/TMS ont une prévalence de 11,6 %, les maladies cardiovasculaires, de 4,5 % et les maladies endocriniennes et hormonales, de 4 %. Chez les ASV, les prévalences de maladies chroniques les plus élevées concernent les maladies rhumatologiques/TMS (8,9 %), les maladies gynécologiques, urinaires et rénales (4,2 %) et les maladies endocriniennes et hormonales (3,2 %). Annick Valentin-Smith fait remarquer qu'il n'existait pas jusqu'à présent de données sur la santé au travail des ASV.

Une analyse par sexe montre que chez les femmes (vétérinaires et ASV), la prévalence des maladies rhumatologiques/TMS est de 9,8 %. Elle est de 3,8 % pour les maladies endocriniennes et hormonales et de 3,6 % pour les maladies gynécologiques, urinaires et rénales. Chez les hommes, les maladies rhumatologiques/TMS arrivent en tête (12,7 %), suivies par les maladies cardiovasculaires (8 %) et les maladies respiratoires et endocriniennes (3,4 %).

L'enquête Vigie Véto montre que les maladies déclarées ont un impact sur le rapport au travail.

Connaître les attentes des malades

Chaque participant à l'enquête déclarant une maladie a évalué son impact sur l'ambiance de travail, ses capacités physiques et mentales, son équilibre personnel et professionnel, sa gestion du temps... Cet impact sur les différentes composantes du travail a pu être chiffré par groupe de maladies. Les tumeurs, les maladies psychiatriques, les maladies rhumatologiques/TMS et gynécologiques ont un très fort impact. Les affections cardiovasculaires, endocriniennes, digestives et respiratoires ont un impact mais il est globalement moins fort.

Si les capacités physiques et mentales sont très impactées par les maladies, l'ambiance de travail et les relations avec l'employeur sont moins impactées. De façon surprenante, les personnes interrogées déclarent que la quantité de travail et les relations avec les clients et les collègues sont peu impactées. « Quand on croise l'impact dans le travail qui a été évalué pour chaque maladie et la prévalence des maladies pour connaître leurs répercussions sur la vie professionnelle, on voit que les maladies transmissibles, les tumeurs, les maladies des yeux, les affections hématologiques sont très impactantes. Elles sont heureusement peu fréquentes. Les maladies qui ont les répercussions les plus importantes sur les structures vétérinaires par leur fréquence et leur impact sur le travail sont les affections rhumatologique/TMS , les affections gynécologiques, les affections psychiques et mentales, les affections des yeux », explique Annick Valentin-Smith.

Vigie Véto a permis de connaître les attentes des personnes souffrant de maladies chroniques concernant l'évolution de leur prise en charge : 35,7 % souhaitent des congés santé supplémentaires, 34,6 % des thérapies alternatives (méditation, yoga), 33,2 % l'adaptation des tâches et des horaires, 30,8 % une formation en gestion du stress, 30,5 % un suivi médical personnalisé.

Webinaires, conférences, vidéos, ligne téléphonique

Vigie Véto montre que les femmes vétérinaires souhaitent davantage de soutien et de solidarité de la part de leurs collègues et employeurs, avec une meilleure communication axée sur la prévention pour sensibiliser aux problèmes de santé, réduire la stigmatisation et repenser l'organisation du travail. « Le plan d'action qui en est tiré comporte trois axes principaux : développer des stratégies de prévention adaptées aux maladies fréquentes et impactantes, promouvoir la prise en charge médicale et psychologique des collaborateurs en partenariat avec la médecine du travail, les mutuelles et les entreprises vétérinaires, poursuivre l'analyse des données issues de cette première étude et éventuellement réaliser des études complémentaires », résume Anne Daumas.

« Pour la prévention des risques psychosociaux dans les établissements vétérinaires, la branche vétérinaire organise un cycle de webinaires, propose des vidéos de sensibilisation sur les incivilités, des webinaires sur la gestion des erreurs, un livret d'accueil (en libre accès sur le site du SNVEL) et une plate-forme d'accompagnement et de soutien par téléphone avec des psychologues du travail 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 (0.800.730.893) », a conclu notre confrère Jérôme Frasson (président d'APForm**).

La branche vétérinaire a créé l'outil OIRA d'évaluation des risques professionnels vétérinaires, avec des aides financières pour l'investissement de matériel de prévention des TMS (table hydraulique par exemple). Des conférences et webinaires sur les affections dont souffrent les femmes dans les structures vétérinaires sont prévus fin 2024 et en 2025. ■

* SNVEL : Syndicat national des vétérinaires d'exercice libéral.

** APForm : AnimalPro Formation.

Gros Plan : Igonogo : le logiciel qui révèle les non dits de l'enquête Vigie Véto

Igonogo, société d'études choisie pour réaliser l'enquête Vigie Véto, dispose d'un logiciel d'enquêtes comportementales qui révèle les non dits et les émotions des répondants. Ses cofondateurs Florian Loeser et Candice François, docteurs en psychologie et neurosciences, l'ont présenté, le 6 novembre, à la Maison des vétérinaires, à Paris.

Concernant les non dits chez les personnes ayant répondu à l'enquête, « il existe un risque de déni très élevé autour de la baisse de considération et sur le caractère tabou des problèmes de santé au sein de leur structure », explique Florian Loeser. « Ce déni s'explique par le faible potentiel d'action que les femmes, en particulier, ont à ces égards ».

Accroître la prédiction d'un comportement

Il existe aussi un risque de complaisance très élevé sur l'importance de libérer la parole sur les problèmes de santé et sur le fait d'avoir déjà envisagé de changer de travail, qui s'explique parce que les femmes de l'enquête n'ont pas une grande conviction quant au fait que ces deux solutions apportent de réels changements.

Le logiciel utilisé par Igonogo a permis de quantifier ces biais par une analyse du temps et des mouvements de réponse aux questions sur les appareils connectés, qui accroît la prédiction d'un comportement et permet d'en extraire une partie non dite. V.D.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1729

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