Une seule santé  : quelles pistes pour une déclinaison concrète ?

Le colloque s'est tenu en visioconférence.

© D.R.

Maud LAFON

Prospective

Objet désirable mais inconnu en pratique de la plupart des professionnels de santé, le concept Une seule santé a fait l'objet d'un colloque mobilisant des intervenants des trois santé - humaine, animale, environnementale - dans l'objectif de dégager des recommandations d'applications concrètes. Faire travailler ensemble la communauté scientifique et médicale, en interaction avec l'ensemble des politiques publiques, le tout sous l'égide d'une structure interministérielle et non du seul ministère de la Santé apparaît comme une nécessité.

110 000 tests de dépistage de la Covid-19 réalisés au sein de VetAgro Sup depuis juin, formation des étudiants à une approche plus intégrée des situations, enseignement adapté... l'approche Une seule santé incluant santé animale, santé humaine et santé environnementale connaît, enfin, des applications concrètes au sein de la profession vétérinaire.

Pour l'envisager plus largement dans les trois domaines qu'elle recouvre, l'école nationale des services vétérinaires-France vétérinaire international de VetAgro Sup, en collaboration avec France Nature Environnement, la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, l'Association santé environnement France (Asef), Humanité et biodiversité, la Fédération des syndicats vétérinaires de France (FSVF), avec le parrainage du ministère de l'Agriculture et du ministère la Transition écologique, a organisé un colloque en distanciel intitulé « Une seule santé, en pratique ? », le 17 mars (lire DV n° 1567).

Grâce à des ateliers préparatoires et au colloque en lui-même, l'objectif était que « ce séminaire puisse aboutir à des recommandations concrètes proposées aux décideurs » , a précisé en introduction notre consoeur Emmanuelle Soubeyran, directrice de VetAgro Sup.

Décloisonner les réflexions

Décloisonner les réflexions, stopper les raisonnements en silos, miser sur une approche globale des risques sanitaires et les synergies à développer des réseaux de surveillance en santés animale, humaine et environnementale sont les grands principes qui ont été déclinés au cours de cette journée.

La médecine humaine apparaît plus en retard que la médecine vétérinaire quant aux applications pratiques du concept, comme l'a confirmé Jean Sibilia, professeur des universités et médecin hospitalier au CHU de Strasbourg. « Pour tous les médecins, c'est un enjeu de coeur mais qui n'a pas réellement donné lieu à une prise de conscience collective. Le médecin s'adresse toujours au patient dans une relation curative » , a-t-il constaté.

Du côté des vétérinaires, c'est plutôt le volet écosystémique qui tend à être négligé alors même que « les écosystèmes sont partie prenante de la problématique sanitaire », a insisté notre consoeur Charlotte Dunoyer, chef de l'unité Santé et du bien-être animal à la direction d'évaluation des risques de l'Anses*, en prenant l'exemple des foyers résiduels de tuberculose bovine, entretenus par la faune sauvage.

Malgré tout, le raisonnement se fait encore par compartiments. Or « s'occuper de la santé d'un compartiment a des conséquences sur les autres », a confirmé l'écologue Marion Vittecoq en citant par exemple les résidus de traitements médicamenteux qui contaminent l'eau.

Finalité humaine

Cette interdépendance justifie une réflexion commune même si pour l'instant la finalité est presque toujours orientée sur l'humain et la santé humaine.

Non sans risque car, pour Jean Sibilia, « il faut faire de la santé publique un vrai thème de médecine humaine car l'anthropomorphisme mène à l'Anthropocène et à la sixième extinc­tion ».

Léonide Varobieff, doctorante en philosophie, qui animait la première table ronde de la journée, s'est interrogée sur ce changement d'orientation professionnelle et la façon dont le professionnel de santé va devoir faire évoluer son métier si la santé change de définition.

Pour le concrétiser, Jean Sibilia a proposé une série de mesures : affichage du concept de santé globale pour qu'il devienne un vrai sujet pour les professionnels de santé et ne reste pas un sujet périphérique ; proposer des formations initiales et continues qui intègrent aussi le domaine de la santé environnementale (l'enseignement quand il existe dans les facultés de médecine est non obligatoire) ; mettre en place une stratégie de recherche pluridisciplinaire, très peu pratiquée à part pour la maladie de Lyme ; interagir avec les collectivités et les acteurs de la société civile ; adapter la gouvernance des universités et facultés de santé aux enjeux environnementaux en créant par exemple une commission Développement durable et une autre Santé environnementale et en agrégeant les étudiants autour d'actions communes.

Référentiel de formation

Proposer un référentiel de formation en santé globale pour l'ensemble des professionnels de santé est un point qui a été mis en exergue.

Trouver les moyens de créer de la transversalité disciplinaire et géographique a fait l'objet d'une autre table ronde. Jean-François Mattei, ancien ministre de la Santé de 2002 à 2004, a souligné six étapes qui en confirment la pertinence : la prise de conscience du rôle de l'environnement sur la santé souligné dans un rapport parlementaire de 1996 (exemple du saturnisme) ; l'épidémie d'ESB en 1997 en lien avec l'usage de farines animales ; le SRAS en 2003, « première fois où on prend conscience de la triangulation entre l'animal, l'écosystème bouleversé et la maladie humaine »  ; le vote d'une loi de santé publique en 2004, la première depuis 1902, l'ancien ministre ayant précisé à ce sujet que « la prévention fait recette lorsqu'il s'agit d'intention mais fait toujours retraite lorsqu'il s'agit de financement »  ; l'épidémie d'Ebola qui a pris naissance fin 2013 puis aujourd'hui celle de la Covid-19.

Roger Genet, directeur général de l'Anses, a précisé que, si on semblait aujourd'hui redécouvrir le concept One Health, il était très ancien et évoqué dès 1859. Il faut selon lui recréer un dialogue entre les sciences.

Échelon international

La vision Une seule santé se décline aussi à l'échelon international, comme l'a précisé Jean-Philippe Dop, directeur adjoint de l'Organisation mondiale de la santé animale en citant une conférence internationale sur l'antibiorésistance organisée en 2016. Les freins sont cependant nombreux et « dans ce domaine, ce ne sont pas toujours les pays les plus développés qui sont le plus en avance » .

« Nous sommes tous convaincus du besoin de travailler sur ce concept One Health . Il faut maintenant traduire nos intentions en termes de bénéfices pour la santé », a ajouté Marion Neira, directrice de la santé et de l'environnement à l'Organisation mondiale de la santé.

Elle a confirmé que la santé environnementale était l'axe du trépied « le plus orphelin ». Pourtant, « 25 % des causes de mortalité et morbidité (soit 13 millions de morts chaque année) pourraient être évitées si on intervenait sur la réduction des risques environnementaux ».

Le croisement concret des approches s'effectue par exemple à l'Académie nationale de médecine qui possède une section vétérinaire au sein de sa division Médecine et société.

« Nous travaillons en permanence avec des vétérinaires et les avons introduits immédiatement dans la cellule de veille sur la pandémie de Covid-19 alors qu'il a fallu un an pour qu'un vétérinaire rejoigne le conseil scientifique », a confirmé Jean-François Mattei, président de cette académie.

Vision plus large et systémique

La crise de la Covid-19 a d'ailleurs « montré la résilience du dialogue entre les communautés scientifiques et professionnelles. Une seule santé ne se résume pas aux professionnels de santé. Il faut avoir une vision plus large et systémique » , a insisté Roger Genet.

Il déplore que la monde de la santé ne perçoive le domaine sanitaire qu'en termes de prévention et de traitement des maladies alors qu'il faudrait réussir à construire une vision collégiale portant sur les projets de recherche et les recommandations aux politiques publiques, par le biais d'un dialogue entre les communautés.

200 ans de structuration et de hiérarchisation des sciences avec l'idée de sciences plus nobles que d'autres (mathématiques et physiques versus physiologie et sociologie par exemple) ne facilitent pas cette approche.

Une autre difficulté vient de la difficulté de transposer un système à un autre.

Pierre Dubreuil, directeur général de l'Office français de la biodiversité, a cité, par exemple, l'abattage des cheptels de canards pour faire barrage à l'influenza aviaire utilisé en santé publique vétérinaire.

Défaut de prévention

En ce qui concerne la santé humaine, Jean-François Mattei ne se dit « pas très optimiste » et dénonce un défaut de prévention. « La France a un très bon système de soins mais un système de santé médiocre », a-t-il déclaré en précisant que seuls 2 % du budget du ministère de la Santé étaient dévolus à la prévention.

Il importerait, selon lui, de mettre en place une structure interministérielle chargée de la santé globale et qui prendraient les décisions adéquates en termes de prévention.

* Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.


Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1568

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