Pourquoi la listériose demeure une préoccupation constante en santé publique

Une contamination des fromages pasteurisés par Listeria monocytogenes est relativement rare et témoigne nécessairement d'un problème de biosécurité lors de leur fabrication.

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Jeanne BRUGERE-PICOUX

Professeur honoraire de l'école vétérinaire d'Alfort

Membre de l'Académie nationale de médecine et de l'Académie vétérinaire de France

One Health

Les 21 cas de listériose (dont deux décès, situation au 19 août) en lien possible avec la consommation de fromages pasteurisés produits par la même société récemment détectés en France témoignent de l'importance de cette maladie. En raison de son taux de mortalité élevé et du risque éventuel connu dans certains pays d'une antibiorésistance, la listériose humaine constitue une préoccupation constante en santé publique au niveau mondial.

Un communiqué de presse commun du ministère de l'Agriculture et de Santé publique France nous a alertés, le 12 août, sur la contamination possible par Listeria monocytogenes de nombreux lots de fromages pasteurisés fabriqués avant le 23 juin par la Société Chavegrand dans la Creuse et largement diffusés sur le territoire français mais aussi à l'étranger. L'ECDC* de Stockholm a signalé, le 13 août, qu'il y a eu quatre autres cas observés, entre avril et juillet, en Belgique, au Danemark, aux Pays-Bas et en Norvège.

Une contamination des fromages pasteurisés par Listeria monocytogenes est relativement rare et témoigne nécessairement d'un problème de biosécurité lors de leur fabrication. On observe plus souvent une contamination d'origine animale, liée à une mammite subclinique ou à l'hygiène de la traite, dans les produits au lait cru. C'est pourquoi les produits au lait cru mais aussi les salades, les poissons crus... sont déconseillés aux personnes immunodéficientes plus à risque de développer une listériose, qu'il s'agisse d'une immunodéficience physiologique (très jeunes enfants, femmes enceintes et personnes âgées de plus de 65 ans) ou pathologique (cancer, greffes, infection par le VIH...).

Ce rappel d'ampleur fait suite à une enquête concernant un cluster de 21 cas de listériose observés principalement en juin et juillet chez des personnes âgées de 34 à 95 ans (dont 18 âgées de plus de 65 ans et/ou présentant des comorbidités connues comme facteurs de risque) réparties sur le territoire.

Cette enquête a permis, malgré l'absence de détection de la bactérie sur les fromages fabriqués par cette entreprise sur la période considérée, d'identifier un faisceau d'indices conduisant à suspecter ces fromages : une souche génétiquement similaire trouvée dans un fromage fabriqué le 19 avril et ayant fait l'objet d'un retrait et rappel le 12 juin suite à un autocontrôle à la distribution, des cas ayant consommé pour la plupart des fromages au lait pasteurisé et à croûte fleurie, certains cas ayant consommé des fromages de cette entreprise... Cette suspicion a conduit l'entreprise à décider, le 8 août dernier, par précaution, un retrait et rappel global de tous les fromages fabriqués avant le 23 juin 2025.

Le rappel a été effectué, comme il est prévu selon les procédures nationales, principalement par des affichettes en magasin puis, dans un second temps, par une publication sur le site officiel https://rappel.conso.gouv.fr. Celui-ci offre une vision complète des rappels en France.

Ce rappel a été lancé même si les produits visés étaient pour la plupart en fin de vie, afin d'assurer la protection des consommateurs qui conservent leurs fromages plus longtemps ou d'alerter ceux qui les ont consommés et qui doivent être vigilants aux symptômes de listériose. La listériose est en effet une maladie dont l'incubation peut aller jusqu'à plus de deux mois après l'exposition.

Modes de contamination des listérioses humaines et animales

La bactérie Listeria est très répandue dans l'environnement notamment dans le sol, l'eau, les végétaux en décomposition et elle peut être présente dans l'intestin de l'Homme et de nombreux animaux (d'où une excrétion fécale).

Elle peut être aussi excrétée par le lait (généralement l'infection de la mamelle est asymptomatique). Généralement, la contamination est d'origine alimentaire, qu'il s'agisse de l'Homme ou des animaux.

Chez les ruminants, il s'agit principalement de la « maladie de l'ensilage » lorsque ce dernier est de médiocre qualité (mal tassé, riche en terre, fin de silo...). Un foin enrubanné récolté avec de la terre (récolte par temps humide, coupe trop basse, présence de taupinières...) est aussi un risque connu (voir figure n° 1).

Si l'on connaît des cas de listériose cutanée par contamination directe chez les éleveurs ou les vétérinaires lors d'avortement chez les ruminants, dans 99 % des cas, l'Homme se contamine par la consommation de produits d'origine animale ou végétale très variés (voir figure n° 2), qu'ils soient consommés crus (produits laitiers, végétaux, viandes, poissons, coquillages...) ou cuits.

Ces produits ayant été inactivés par la chaleur peuvent être contaminés lors de leur fabrication et, dans ce cas, la listériose demeure, malgré sa faible prévalence à l'échelle mondiale, un problème de santé publique permanent pour l'industrie agro-alimentaire du fait de son taux de mortalité élevé.

Les caractéristiques les plus frustrantes de Listeria sont ; (1) la variabilité de ses souches ; (2) le risque évoqué dans certains pays d'une antibiorésistance ; (3) sa faculté de se multiplier à des températures très basses (dont celles des lignes de production en agro-alimentaire ou les réfrigérateurs) ne garantissant pas une conservation idéale des aliments contaminés.

Ainsi la formation de biofilms riches en bactéries sur la surface interne des éléments d'une ligne de production peut se révéler catastrophique si les contrôles bactériologiques réalisés obligatoirement sur le produit fini ne décèlent pas cette contamination.

A titre d'exemple, une épidémie exceptionnelle ayant pour origine la même préparation à base de viande d'une seule société a été observée entre juin 2017 et avril 2018 en Afrique du Sud avec 216 décès sur 937 cas de listériose.

En France, on peut rappeler l'épidémie de mars à décembre 1992 liée à de la langue de porc en gelée avec 279 cas (63 décès, 22 avortements).

On peut donc comprendre la mesure de précaution décidée début août par les autorités sanitaires (rappel des fromages pasteurisés produits dans l'entreprise Chavegrand) avant les conclusions de l'enquête en cours.

Aspects cliniques de la listériose chez les animaux et l'Homme

Chez l'animal, après 2 ou 3 semaines d'incubation, on distingue principalement trois formes cliniques : nerveuse, abortive et septicémique. D'autres formes cliniques, plus rares, peuvent être rencontrées : pneumonies, endocardites, diarrhée, myocardites, mammites (souvent subcliniques mais s'accompagnant d'une excrétion de Listeria pendant un temps important), atteintes oculaires (conjonctivites, uvéites)...

L'évolution de la maladie varie selon la forme clinique observée. Dans les cas d'encéphalite, le taux de mortalité est proche de 100 % sans antibiothérapie précoce et prolongée si la valeur de l'animal le justifie.

L'atteinte nerveuse est la forme la plus fréquemment observée, caractérisée par un envahissement du système nerveux central par voie hématogène à partir du tube digestif. Elle débute par une prostration évoluant vers des troubles témoignant d'une thrombo-encéphalite.

Cette atteinte du tronc cérébral du cervelet et des nerfs crâniens se traduit par une marche en cercle, des troubles de l'équilibre, du strabisme, une paralysie faciale. Cette paralysie, souvent unilatérale (oreille, paupière et/ou mâchoire tombantes) est souvent le premier symptôme signalé par l'éleveur.

La maladie évolue vers un décubitus et la mort en 1 à 4 jours.

Chez les femelles gestantes, la forme abortive peut être précédée par de la fièvre et une diarrhée profuse. Les avortements sont surtout observés en fin de gestation (dernier trimestre). Des complications de mammite ou de métrite, puis de septicémie peuvent être observées. Dans les cas d'infections proches du part, on note une mortalité néonatale (forme septicémique du nouveau-né). Cette septicémie peut aussi toucher les agneaux jusqu'à l'âge de 3 mois et parfois même les adultes (mort subite).

On retrouve les mêmes symptômes dans la listériose humaine avec les trois formes principales dans 90 % des cas (septicémiques, nerveuses, materno-néonatales).

Ces formes invasives, conséquences du franchissement de la barrière intestinale par Listeria vers la circulation sanguine, s'accompagnent d'une hyperthermie. D'autres formes localisées peuvent être plus rarement observées : dermite, gastro-entérite, conjonctivite, endocardite, atteinte ostéo-articulaire...

Les formes septicémiques sont les plus fréquentes et ne concernent pas toujours uniquement des personnes immunodéficientes. Selon le terrain, la mortalité des formes neuroméningées peut atteindre 30 %.

Chez la femme enceinte, l'infection se traduit par un syndrome pseudo-grippal assez banal (les formes septicémiques sont rares) mais, 3-4 semaines plus tard, peuvent survenir des complications foetales (avortement, mort in utero) ou néonatales (septicémie, méningite).

Conclusion

Listeria monocytogenes est un agent pathogène opportuniste infectant de nombreuses espèces animales et l'Homme, principalement par la voie alimentaire.

En raison de son taux de mortalité élevé et du risque éventuel connu dans certains pays d'une antibiorésistance, la listériose humaine constitue une préoccupation constante en santé publique au niveau mondial.

La variété des aliments pouvant être contaminés, qu'ils soient crus ou cuits, représente un fardeau majeur pour l'industrie agro-alimentaire en termes de coûts d'analyse et de rappels potentiels de produits comme le signale la revue récente de Manyi-Loh C.E. & Lues R.**.

Le large éventail des conditions environnementales favorisant le développement de Listeria dans les aliments prêts à consommer proposés au consommateur, notamment sa facilité pour se multiplier à basse température et/ou de se concentrer dans des biofilms dans les canalisations des sites de production, peuvent lui permettre d'atteindre une concentration dangereuse avant consommation.

C'est pourquoi la méthode HACCP (Hazard Analysis and critical Control Points) permettant la gestion de la sécurité des aliments joue un rôle central dans la maîtrise des différents risques liés à la listériose.

La listériose humaine est une maladie à déclaration obligatoire et nous sommes actuellement dans la situation paradoxale où, alors que l'amélioration de la sécurité alimentaire est constante, l'information fournie au consommateur pour le protéger augmente son inquiétude au lieu de le rassurer.

* ECDC : Centre européen de prévention et de contrôle des maladies.

** Manyi-Loh CE & Lues R. Listeria monocytogenes and Listeriosis: The Global Enigma. Foods 2025, 14,1266.(74p) https://doi.org/10.3390/foods14071266.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1763

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