Monique Eloit (OIE) : « Il est essentiel que les pays intègrent les vétérinaires à leurs plans nationaux de prévention »

Notre consoeur Monique Eloit (directrice générale de l'OIE) explique que les défis auxquels la santé mondiale est confrontée nécessitent des actions concertées multidisciplinaires devant intégrer l'expertise vétérinaire.

© D.R.

Santé animale

Notre consoeur Monique Eloit, réélue directrice générale de l'OIE* en mai, précise les priorités de l'organisation et le rôle des vétérinaires en santé animale et santé publique. Elle rappelle qu'il est essentiel que l'OIE continue de s'investir sur les sujets de santé publique vétérinaire, qui n'intéressent pas seulement les services vétérinaires mais toute la société, comme le démontre la pandémie de Covid-19. Environ cinq maladies émergentes à potentiel zoonotique surviennent chaque année et les grandes maladies infectieuses émergentes affectant les humains ont une origine animale, pour la plupart, dans la faune sauvage.

La Dépêche Vétérinaire : Vous avez été réélue à la tête de l'OIE* jusqu'en juin 2026. Quelles sont vos priorités d'action et pourquoi ?

Monique Eloit (directrice générale de l'OIE) : Oui, en effet, j'ai été réélue en mai dernier au poste de directrice générale de l'OIE, pour un mandat de cinq ans. Au cours de ce second mandat, je piloterai la mise en oeuvre du septième Plan stratégique, qui résulte d'un travail participatif avec nos membres et partenaires, et vise à améliorer notre contribution à la gouvernance mondiale en matière de santé animale, et plus largement de santé publique.

Nous poursuivrons les efforts initiés au cours de mon premier mandat pour consolider la position de l'OIE sur la scène internationale, ainsi que les contributions de la profession vétérinaire. Il me semble essentiel que l'OIE continue de s'investir sur les sujets de santé publique vétérinaire, c'est-à-dire des sujets qui n'intéressent pas seulement les services vétérinaires mais toute la société.

Au-delà de l'amélioration de la santé et de la production animales, les actions de l'OIE participent à assurer la subsistance des quelque 1,4 milliard de personnes qui dépendent de l'élevage et de l'aquaculture et à protéger la santé humaine.

Les défis auxquels la santé mondiale est confrontée sont complexes et en constante évolution. Ils nécessitent des actions concertées multidisciplinaires, qui doivent intégrer l'expertise vétérinaire. Les différentes facettes du rôle des vétérinaires dans la gestion des crises sanitaires ont été souvent illustrées depuis le début de la pandémie de Covid-19.

Dans ce contexte, l'OIE continuera de participer à l'élaboration des politiques « Une seule santé » avec ses partenaires, l'OMS**, la FAO*** et depuis peu le PNUE****, et à faire entendre sa voix dans les forums politiques de haut niveau. Je suis confiante que l'OIE aura notamment sa place dans les travaux qui pourraient être lancés pour la préparation de nouveaux instruments juridiques sur les pandémies souhaités par plusieurs chefs d'Etat.

Si la mise en oeuvre de l'approche « Une seule santé » restera un objectif central, l'OIE cherchera également à enrichir son expertise grâce à des connaissances issues d'autres domaines, telles que la socio-économie.

J'ai par ailleurs décidé d'intensifier les investissements consentis depuis deux ans pour le développement d'outils permettant une gestion et une analyse plus sophistiquées des informations sanitaires que nous collectons et diffusons, à travers une transformation digitale d'envergure au sein de l'organisation.

La rénovation du système mondial d'information zoosanitaire, OIE-WAHIS, ou encore le développement d'une base de données mondiale sur l'utilisation des agents antimicrobiens chez les animaux en sont deux exemples emblématiques. Le travail engagé pour la création d'un Observatoire sur la mise en oeuvre des normes de l'OIE préfigure une révolution en ce domaine.

D.V. : Pensez-vous que l'objectif 0 rage en 2030, défini par l'OIE, est réellement atteignable ?

M.E. : L'objectif d'éradiquer la rage humaine transmise par les chiens d'ici à 2030, fixé par l'Alliance tripartite (FAO - OIE - OMS), en concertation avec les États membres des trois organisations, et avec la collaboration de l'Alliance mondiale contre la rage (GARC), fait l'objet d'un plan d'action mondial.

Il s'inscrit dans une finalité plus large d'éliminer les maladies tropicales négligées au cours de la prochaine décennie et contribuera à atteindre certains des objectifs de développement durable de l'agenda 2030, tels que l'objectif 2 « bonne santé et bien-être » ou l'objectif 10 « inégalités réduites » puisque cette maladie touche encore plusieurs dizaines de milliers de personnes en Afrique et en Asie.

C'est certainement une date ambitieuse mais cela permet de rappeler que cela est possible : nous disposons à ce jour de tous les outils nécessaires pour éliminer la maladie, et notamment de vaccins canins efficaces pour la combattre à sa principale source animale. L'OIE et ses partenaires accompagnent les pays dans l'élaboration de leurs plans nationaux d'élimination de la maladie afin qu'ils soient solides, budgétisés, efficaces et durables.

Nous devons continuer à veiller à ce que les gouvernements apportent leur soutien à un travail coordonné des secteurs de la santé humaine et animale, sous l'approche « Une seule santé ». Cela est essentiel pour garantir une couverture vaccinale suffisante des chiens dans les zones à risque ainsi que l'accès à une prophylaxie post-exposition pour les personnes victimes de morsures de chiens.

D.V. : Quelles maladies exotiques ou émergentes menacent la France dans les années à venir ?

M.E. : Il est difficile de prédire quelles maladies émergentes menacent la France, et le monde en général, ou à quel moment elles surviendront. Ce que nous savons, c'est que l'on compte environ cinq maladies émergentes à potentiel zoonotique chaque année et que les grandes maladies infectieuses émergentes affectant les humains ont une origine animale, pour la plupart, dans la faune sauvage.

Leur transmission est favorisée par des contacts intensifiés entre les animaux et les humains, qui sont par exemple observés suite à du commerce non encadré d'animaux d'espèces sauvages, ou lorsque des opérations de déforestation massive provoquent des déséquilibres des écosystèmes.

C'est pourquoi nous devons être en mesure d'identifier précocement les événements sanitaires à l'interface humain-animal-environnement, grâce à une meilleure surveillance de certains indicateurs de la santé animale, en particulier dans la faune sauvage.

Renforcer la surveillance des risques dans la faune sauvage et l'encadrement sanitaire du commerce des animaux sauvages dans les prochaines années sont donc à notre agenda. Nous avons pour cela lancé un cadre de travail sur la santé de la faune sauvage présenté à notre session générale de mai dernier.

J'invite tous les vétérinaires à en prendre connaissance car la profession vétérinaire a un rôle important à jouer, au côté des acteurs de la santé humaine, de l'agriculture et de l'environnement pour promouvoir les bonnes pratiques de gestion des risques et aider nos sociétés à se préparer efficacement à la prochaine crise.

D.V. : La majorité des hommes politiques et des médias affirment qu'aucun gouvernement ne pouvait prévoir une pandémie comme celle de la Covid-19 pour expliquer la lenteur des réactions et les difficultés à prendre des mesures de protection. Pourtant, de nombreux congrès et publications vétérinaires alertent sur ce type de danger depuis des années. Comment expliquez-vous ce décalage ?

M.E. : Il est vrai que la menace d'une nouvelle pandémie planait dans les esprits depuis un certain temps : cependant, il n'était possible d'en prévoir ni la temporalité, ni l'origine. Il ne faut donc pas réécrire l'histoire à l'aune de ce que nous savons aujourd'hui.

La pandémie de Covid-19 a remis en évidence qu'une meilleure compréhension des facteurs contribuant à l'émergence de maladies est nécessaire pour mieux en limiter l'impact. En effet, les maladies zoonotiques et leurs modes de transmission à travers plusieurs espèces sont extrêmement complexes. De nombreuses interactions entre un nombre infini de pathogènes, d'hôtes et de facteurs environnementaux entrent en jeu.

Afin de mieux comprendre ces paramètres, il est essentiel d'investir davantage dans la recherche et des approches multidisciplinaires et innovantes pour mieux cibler les situations à risques, les suivre et être, si possible, mieux à même d'anticiper la réaction.

Néanmoins, nous savons déjà que certaines activités humaines contribuent à l'émergence de telles maladies : les évolutions dans l'utilisation des terres, le changement climatique, certaines pratiques de commerce des animaux sauvages non réglementées en sont quelques exemples.

La faiblesse ou le manque de mesures de biosécurité opérationnelles dans les fermes ou dans les laboratoires, l'utilisation inappropriée des antimicrobiens, représentent également des risques additionnels.

Pour pouvoir maîtriser ces risques, il est essentiel que les pays intègrent les vétérinaires à leurs plans nationaux de prévention des crises sanitaires car ce sont des acteurs de première ligne dans la gestion des maladies zoonotiques.

Pour cela, il faut aussi que les pouvoirs publics de nombreux pays ne considèrent pas les vétérinaires seulement comme « les docteurs des animaux » mais comme des professionnels travaillant dans des domaines très variés où leurs compétences sont recherchées : laboratoires de recherche ou de diagnostic, établissements de la chaîne alimentaire, industrie pharmaceutique...

D.V. : Quelles sont à ce jour les hypothèses les plus crédibles expliquant l'origine du Sars-Cov 2 ?

M.E. : Malgré de nombreuses analyses des données disponibles, il est difficile aujourd'hui d'être affirmatif, aucune hypothèse - soit une source animale naturelle, selon des modalités de transmission qui restent à déterminer, soit un échappement d'un laboratoire - n'étant écartée.

* OIE : Organisation mondiale de la santé animale.

** OMS : Organisation mondiale de la santé.

*** FAO : Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture.

**** PNUE : Programme des Nations unies pour l'environnement.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1583

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