Mémoires, par Lady Trent, Marie Brennan
Série en 5 tomes publiée chez l'Atalante





Entre deux consultations et trois comptes rendus, qui n'a jamais rêvé d'étudier les dragons ?
Marie Brennan, dans les Mémoires, par Lady Trent, a l'audace de prendre cette question au sérieux. Bien loin du monstre à terrasser ou de la monture à chevaucher, elle offre au dragon un nouveau statut : celui d'une espèce sauvage, que l'on observe, que l'on craint, que l'on exploite parfois, et qu'il faudrait peut-être protéger.
Dans un monde inspiré de l'Europe victorienne, découvrez l'autobiographie fictive d'Isabella Camherst, future Lady Trent, de ses premières observations à ses plus grandes expéditions.
Cinq tomes en hommage à la tradition des grands naturalistes voyageurs.
Une zoologie spéculative, menée avec méthode
Les dragons sont donc traités comme n'importe quelle espèce méconnue. Lady Trent s'interroge sur leur place dans les écosystèmes, sur la morphologie fonctionnelle qui rend le vol possible malgré leur masse, sur leurs régimes alimentaires, sur la thermorégulation, sur l'ostéologie... Les relations interspécifiques (prédation, compétition pour les ressources, cohabitation avec les autres espèces d'un milieu) font partie intégrante de la réflexion. Les formes observées d'une région à l'autre relèvent-elles d'une même lignée, ou d'une convergence évolutive ? La systématique est discutée et remaniée au gré des découvertes.
Isabella tient ses carnets (magnifiquement illustrés par diverses planches anatomiques et croquis naturalistes) ; elle confronte ses résultats à ceux de ses pairs, défend des hypothèses impopulaires, forme à son tour les plus jeunes. La science est ainsi présentée comme une oeuvre collective, patiente, faite de doutes, de reprises et de transmission (ce qui parlera à quiconque a encadré un stagiaire ou un confrère en début de carrière).
Le terrain, tel qu'on le connaît
Le lecteur vétérinaire reconnaîtra également des situations familières : contention et manipulation d'animaux dangereux, observation sans perturbation du comportement naturel, recueil de données dans des conditions dégradées, risque sanitaire en zone d'expédition, arbitrage permanent entre curiosité scientifique, budget et sécurité de l'équipe.
Au fil des expéditions, le regard s'élargit de l'individu à l'écosystème. Chaque tome change de biotope (relief montagnard, zones humides tropicales, milieu marin, régions arides), ce qui permet de comparer les stratégies d'adaptation d'un même groupe à des contraintes écologiques contrastées : régime trophique, niche, aire de répartition...
La série aborde alors des questions plus générales : cohabitation entre faune sauvage et élevage, exploitation économique d'une ressource d'origine animale, pression sur une population fragile, éthique de la recherche. Autant de thèmes qui relèvent de l'écologie de la conservation et de la santé publique vétérinaire, présentés sans jamais alourdir le récit.
La figure de la scientifique
La force du roman tient enfin à son héroïne : Isabella construit sa carrière contre les préjugés de son temps, dans un milieu académique où comptent les réseaux, le financement et la validation par les pairs. Elle expérimente ce que coûte une hypothèse défendue contre le consensus, et ce que vaut une erreur reconnue. Le dispositif de mémoire rétrospective, où la narratrice commente avec ironie ses jugements de jeunesse, rend cette dimension particulièrement vivante. Le titre du troisième tome, Le voyage du Basilic, rappelle au passage le fameux Voyage du Beagle de Darwin.
En résumé
Un témoignage fictif qui explore la rigueur et la curiosité de notre métier, et dont la crédibilité nous ferait presque regretter de vivre dans un monde dénué de créatures aussi passionnantes.
À glisser sans hésiter dans la bibliothèque de la clinique ou à offrir lors d'un Secret Santa.
Barbara BERNARD
Vétérinaire et romancière





