Les vétérinaires dans l'Anthropocène - Des enjeux aux axes d'actions
Hélène Soubelet
Vétérinaire, directrice générale de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité (FRB).
Le terme Anthropocène a été proposé par le chimiste de l'atmosphère Paul Crutzen en 2000. Il représente le fait que nous sommes en train de sortir d'une période géologique relativement stable, qui a permis l'essor fulgurant de l'humanité, pour entrer dans une nouvelle ère chaotique, conséquences de l'impact des activités humaines sur la biosphère. Même si le terme est encore discuté par certains scientifiques, il reste indéniable que jamais l'empreinte écologique des humains n'a été aussi importante, et ce n'est pas seulement un problème de nombre d'humains.
Cet article s'inspire des quatre interventions de la matinée du colloque organisé à l'académie vétérinaire de France et modéré par Patrick Giraudoux, professeur émérite d'écologie à l'Université Marie et Louis Pasteur : Michel Magny, directeur de recherche émérite au CNRS, paléoclimatologue, spécialiste de l'anthropocène, Hélène Soubelet, DMV, directrice générale de la Fondation pour la recherche sur la biodiversité, Élodie Montchâtre-Leroy, DMV, Directrice du laboratoire de la rage et de la faune sauvage de l'Anses et Emmanuel Thébaud, DMV, directeur commercial et marketing chez Coveto.
Des premiers impacts à nos jours : l'Anthropocène comme cadre de pensée de l'empreinte humaine
Notre espèce, Homo sapiens, est apparue il y a environ 300 000 ans. En réalité, notre impact a commencé très tôt dans l'histoire humaine. Dès notre sortie d'Afrique, à partir de 120 000 ans avant notre ère, nous avons progressivement colonisé le monde, au point qu'environ trois quarts des terres émergées sont aujourd'hui habitées et fortement modifiées par rapport à leur état naturel. Les premiers impacts sont documentés à compter d'il y a 60 000 ans. Selon les régions et notre date d'arrivée, nous avons quasiment décimé la totalité de la mégafaune quaternaire (tous les animaux de plus de 40 kilos) en 50 000 ans.1 Ce phénomène a été particulièrement sévère hors de l'Afrique, car dans notre berceau d'origine la faune a eu le temps de co-évoluer avec les humains et de développer des stratégies pour survivre aux principaux facteurs explicatifs : l'occupation de territoires, la chasse organisée et l'exploitation des ressources. Deux tiers des genres et la moitié des espèces de mégafaune ont ainsi disparu, avec une sévérité corrélée à la taille corporelle. Parmi les mégaherbivores (les animaux de plus de 1 000 kg), le taux d'extinction a atteint 81%. Seules persistent aujourd'hui des espèces comme les éléphants, les rhinocéros ou l'hippopotame commun. Bien que le climat ait fluctué, il n'explique pas à lui seul le biais taille-dépendant des extinctions ni leur succession spatio-temporelle, qui coïncide systématiquement avec l'arrivée ou l'intensification humaine sur chaque continent.
Les choses s'accélèrent au Néolithique, il y a environ 10 000 ans, lorsque les humains deviennent sédentaires et inventent l'agriculture. Nous passons alors d'une économie de collecte à une économie de production basée sur l'agriculture et l'élevage. Pour ses besoins, l'homme déforeste, ouvre les paysages, entraînant un recul des espaces sauvages. Ce nouveau mode de vie et l'accès à des ressources plus stables et abondantes provoque un déverrouillage démographique : de 6 millions il y a 6000 ans, la population double tous les 300 à 400 ans.
Cette période marque également une révolution des imaginaires avec la verticalisation des théogonies et des sociétés, l'émergence de l'État, l'accroissement de la violence et les débuts de l'esclavage.
Plusieurs transformations fondamentales s'opèrent ensuite au tournant du 17ème siècle. Dans le discours de la méthode (1637), Descartes introduit une nouvelle approche d'observation du monde, avec l'homme comme maître et possesseur d'une nature avec laquelle il se distancie. Adam Smith théorise un peu plus tard la richesse des nations (1776) : l'économie ne vise plus la subsistance mais l'abondance, et prélève des ressources naturelles illimitées. Ces changements de rapport au vivant combinés avec l'essor technologique, en particulier l'invention de la machine à vapeur (James Watt, 1769), permettent aux Européens de sortir de leur continent pour s'approprier les ressources mondiales, créant un système où ils vivent au dépend des pays du sud pauvres, qui fournissent les matières premières.
La dernière transformation s'installe à partir de 1950, avec le passage d'une civilisation agricole à une civilisation industrielle fondée sur la croissance.
Par ailleurs, ce développement fulgurant s'est accompagné d'une concentration du pouvoir et de la richesse dans un petit nombre de mains. Les données mondiales actuelles révèlent que les 1 % les plus riches détiennent environ 35 % de la richesse mondiale et émettent 15 % des gaz à effet de serre (GES), contre 12 % pour les 50 % les plus pauvres.

Causes de l'anthropocène et effet collatéral sur les émergences zoonotiques
L'Anthropocène est une collision entre le nombre d'humains, la puissance des technologies et le PIB, fondée sur la croyance d'une croissance illimitée. Ces bouleversements aggravent le changement climatique (les températures moyennes bondissent de 1,5 °C par rapport à l'époque préindustrielle, selon les estimations 2024-2025) et la biodiversité décline, faisant craindre une sixième extinction de masse.
Cinq pressions principales sont reconnues comme responsables de l'empreinte humaine : l'accaparement des terres et des mers, les émissions de gaz à effet de serre, le prélèvement de ressources naturelles, la pollution et les espèces exotiques envahissantes.
Dans un contexte mondialisé, les échanges commerciaux et la modification des équilibres naturels de l'Anthropocène entraînent une mondialisation des émergences épidémiques. En détruisant la biodiversité, nous détruisons également les mécanismes de régulation qui, même lorsque le nombre et la diversité des pathogènes sont importants, permettent de réguler leur activité. Aujourd'hui, les zoonoses sont responsables de 2,5 milliards de cas de maladies et 2,7 millions de décès annuels.
Pionnier de cette question, Serge Morand montre en 2014 que les émergences infectieuses augmentent dans les pays asiatiques et du Pacifique et qu'elles sont corrélées positivement au nombre d'espèces menacées d'extinction et négativement à la couverture forestière.2 Ainsi, depuis la seconde guerre mondiale, près de la moitié des maladies zoonotiques émergeantes ont été reliées aux changements dans l'utilisation des terres (en particulier les pratiques agricoles) et l'augmentation des contacts entre humains et faune sauvage (par la chasse et les routes pionnières).
L'activité la plus impactante reste sans conteste l'agriculture, avec un peu plus de la moitié des espaces qui lui sont dédiés, voire 83 % si on prend en compte la présence d'un habitant au km² et la lumière nocturne. Il faut donc s'en préoccuper en priorité. Les mammifères domestiques hébergent 50 % de la richesse en virus zoonotiques dans un très petit nombre d'espèces et l'élevage intensif amplifie les pathogènes par le confinement, les hautes densités et le stress des animaux.
De plus, les zones agricoles constituent des zones d'interface où animaux domestiques et faune sauvage se rencontrent. Ce sont des milieux pauvres en nombre d'espèces, mais riches en abondance d'individus. Cela favorise le succès des pathogènes adaptés à ces espèces ainsi que leur transmission à l'homme par des mécanismes comme l'effet de dilution (perte de chance de pathogènes qui croise des hôtes incompétent) et l'effet d'amplification (diversité des microorganismes). Plusieurs exemples illustrent ces dynamiques (voir encadré).
Dans ce contexte, quels sont nos possibilités d'action : cas de l'élevage
Dans un monde où 800 millions de personnes ont faim, où 33% des adultes sont obèses et où 11 millions de personnes décèdent chaque année en raison de régimes alimentaires non sains, la plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques (Ipbes) constate une sous optimisation de la production, de la qualité et de la distribution de l'alimentation et alerte sur le fait que sans changement transformateur, nous ne pourrons pas sortir du cercle vicieux qui détruit la biodiversité, le climat, l'accès à l'eau et la santé humaine. Un récent rapport élaboré par 165 experts de 57 États sur la base de 6500 références académiques démontre que traiter ces enjeux séparément est contre-productif et coûteux et propose des solutions pour améliorer la situation.3
L'alimentation des humains est l'activité ayant le plus d'impact sur la biodiversité. La production agricole de soja, d'huile de palme et de viande bovine étant responsable de 70 à 90 % des pertes de biodiversité dues à l'agriculture, c'est sur elles qu'il faut se concentrer pour un monde plus durable et éviter les effets négatifs en cascades (voir figure 1).

Figure 1: Exemple de répercussions négatives en cascade sur les éléments du Nexus.
Qu'en est-il de l'élevage ? L'Ipbes montre comment les animaux domestiques, qui dominent désormais la biomasse mondiale (en masse sèche, le bétail représente 14 fois celle de la faune sauvage), créent des déséquilibres écosystémiques majeurs avec une diminution drastique de la diversité génétique et spécifique des mammifères, augmentant leur sensibilité aux épidémies. Par ailleurs, au niveau mondial, l'élevage est ciblé comme gros émetteur de gaz à effet de serre et responsable de la déforestation, notamment pour les élevages qui consomment du soja importé de pays aux réglementations permissives. Enfin, l'usage d'antibiotiques entraîne la contamination des eaux et contribue à l'antibiorésistance.
Mais l'élevage peut aussi être durable. Il faudrait d'ailleurs parler DES élevages, car les pratiques sont très diversifiées et certaines d'entre-elles sont favorables à la biodiversité. L'intensification écologique de l'élevage consiste à se rapprocher du fonctionnement naturel : elle peut accroître leur productivité tout en apportant des bénéfices multiples, avec des élevages plus résilients et moins impactants. Par exemple, l'optimisation de l'intensité du pâturage dans toutes les prairies du monde pourrait accroître le potentiel de séquestration du carbone dans les sols de 148 à 699 MtCO2e par an.4 Le rapport propose ainsi plusieurs solutions, détaillées dans le tableau 1.

Les systèmes diversifiés sont généralement plus stables économiquement, mais nécessitent souvent des investissements initiaux et un renforcement spécifique des capacités pour faciliter la transition. L'intensification écologique peut contribuer à freiner la conversion des terres et à restaurer la santé des sols. Son efficacité sera optimale si elle est combinée à une réaffectation des dépenses publiques et à la promotion des savoirs traditionnels locaux, reconnaissant ainsi l'importance des pratiques pastorales autochtones. Un changement transformateur nécessitera de conjuguer l'intensification écologique des élevages à l'adoption de régimes alimentaires sains afin de réduire la demande globale de viande et de permettre des taux de chargement plus durables.
Et le vétérinaire dans tout ça ?
La profession vétérinaire est un pur produit de l'humanisme : créée à l'origine pour lutter contre l'obscurantisme des campagnes, elle s'est construite sur la raison scientifique. L'histoire des vétérinaires est liée à l'appropriation de l'animal par l'espèce humaine, il y a environ 15 000 ans avec la domestication du loup, puis à l'invention de l'agriculture au Néolithique et à son développement fulgurant à partir du 18ème siècle, avec la révolution industrielle et l'émergence de la zootechnie.
Mais après-guerre, une transformation brutale fait passer le vétérinaire de scientifique austère à ami des animaux, avec l'émergence de l'activité canine et des animaux de compagnie.
Aujourd'hui, 61 % des foyers français possèdent un animal de compagnie (80 millions d'animaux au total), créant une nouvelle forme de proximité qui transforme le regard sur tous les animaux. Les opinions publiques semblent aller à rebours du « progrès » agricole : 83 % des Français sont défavorables à l'élevage intensif, 68 % considèrent leur animal comme un membre de leur famille, 86 % sont favorables à l'interdiction de l'expérimentation animale.
Le vétérinaire moderne est construit sur deux piliers : science, raison et formation d'un côté ; émotion, relation et vocation de l'autre. Le philosophe Baptiste Morizot appelle à une science animiste et à la création d'un corps de diplomates entre humains et animaux, tandis que la pression sociétale sur le bien-être animal transforme les pratiques de toute la filière. Cette évolution reflète une reconnaissance croissante que l'animal n'est pas un simple outil de production, mais un être doté de sensibilité et de dignité, exigeant une réflexion éthique profonde sur notre rapport au vivant et nos capacités à participer à l'évolution de la société pour la rendre plus sobre et plus durable.
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