Fatigue compassionnelle des équipes soignantes : des outils pour la diminuer

La capacité à partager ses ressentis en équipe, entre associés, avec une aide extérieure si besoin, est essentielle et pas assez développée car quand l'émotion est lourde à porter, la partager la rend moins impactante.

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Pierre MATHEVET

Société Tirsev

Site Internet : www.tirsev.fr

Management

Prendre conscience de l'importance de l'exposition émotionnelle (lire DV n° 1776) chez les vétérinaires et les ASV est nécessaire pour diminuer la fatigue compassionnelle subie car cette dernière est responsable de nombreuses difficultés personnelles, de perte de sens dans son travail de soignant, voire de drames. De nombreuses initiatives existent aujourd'hui en médecine humaine qui vont dans ce sens afin de permettre aux soignants de se ressourcer. Elles pourraient être déclinées dans le secteur vétérinaire.

L'empathie est une qualité régulièrement identifiée chez les professionnels du soin. Cet engagement pour identifier, comprendre et prendre en charge la souffrance chez l'autre peut conduire à ressentir de la compassion et de la fatigue compassionnelle. La fatigue compassionnelle désigne l'usure émotionnelle et empathique liée à l'exposition répétée à la souffrance animale et humaine. Elle traduit souvent une empathie forte non régulée. Si l'empathie c'est comprendre l'origine de la souffrance chez l'autre (Homme et/ou animal), la compassion c'est « souffrir de la souffrance de l'autre » car l'émotion est contagieuse et s'engager fortement pour gérer la souffrance de l'autre peut conduire à souffrir soi-même.

Cet impact émotionnel négatif est donc naturel, inévitable dans un métier de vétérinaire ou d'ASV. Son aspect cumulatif conduit à un effondrement de l'énergie personnelle. Cela peut engendrer différentes affections pouvant conduire au burn out (lié à un déséquilibre entre les efforts déployés et la reconnaissance reçue, donc à une perte de sens) ou à la dépression.

Diagnostic de la fatigue compassionnelle

Evaluer son niveau individuel de fatigue compassionnelle est possible à travers différents outils validés en psychologie sociale. Un outil spécifique à la profession vétérinaire permet de réaliser sa propre auto-évaluation. Il se base sur un questionnaire de type ProQOL (Professional Quality of Life), spécifiquement adapté pour les vétérinaires (Outil ProQOL -V) par Cointot, Insignares et Beaugrand (Oniris)1.

Cet outil permet de déterminer des scores dans trois dimensions complémentaires : la satisfaction de la compassion (le plaisir et le sens ressentis issus de son travail dans le soin), le burn out (épuisement professionnel en lien avec le stress chronique et l'absence de repos) et la fatigue compassionnelle (épuisement émotionnel face à la souffrance animale et humaine).

Ces trois évaluations combinées permettent de prendre conscience de son état d'épuisement émotionnel. Ce test peut être fait à titre individuel par un collaborateur pour parfois lui faire prendre conscience de sa propre fatigue et lui permettre de sortir d'un certain déni. Ensuite il a un intérêt pour le manager pour avoir une image régulière de son équipe et de l'évolution de son niveau émotionnel, par exemple après des périodes difficiles (surcharge de travail, gardes difficiles, réorganisations internes, fusion de structures...).

L'enjeu est l'honnêteté et la véracité des réponses, ce qui peut nécessiter un besoin d'anonymisation s'il n'existe pas un niveau de sécurité ressenti suffisant au sein de l'équipe. Cette évaluation collective ne doit pas se focaliser sur les seules évaluations individuelles mais prendre aussi en compte la vision globale de l'équipe. L'objectif est de garder la satisfaction de la compassion (qui peut être une des raisons d'être des vétérinaires) à un niveau élevé tout en maîtrisant les niveaux de burn out de fatigue compassionnelle.

Diminuer la fatigue compassionnelle

La première étape est la conscientisation de l'importance de cet état émotionnel et du niveau de fatigue qu'il peut entraîner. De nombreux vétérinaires se disent que cela n'a pas d'importance, que c'est une fatigue passagère, que cela va s'arranger tout seul sans rien changer à leur façon de travailler ou que leur mission ne leur permet pas de s'arrêter ou de freiner pour recharger les batteries. Cette vision est particulièrement vraie pour les associés qui bien souvent culpabilisent de ne pas pouvoir faire davantage vis-à-vis des clients ou des salariés.

L'outil ci-dessus est donc aussi très profitable entre associés, bien souvent très engagés et soumis à une très forte charge mentale, et qui sont donc des cibles majeures du burn out. L'étude menée par Alizée Cointot montre que 44 % des associés sont concernés par la fatigue compassionnelle. A mettre en regard des résultats déjà élevés obtenus pour les salariés (33 %) et les collaborateurs libéraux (15 %).

Ensuite, apprendre à se détacher émotionnellement est un exercice quasiment du quotidien. L'objectif est de rester bien entendu dans l'empathie vis-à-vis des animaux et des clients mais d'être vigilant pour ne pas sombrer trop souvent et trop fortement dans la compassion, en se protégeant contre la surcharge liée à la détresse des propriétaires et des animaux. Se protéger demande de pratiquer une certaine distanciation émotionnelle.

Un exercice intéressant est de pratiquer la métacognition c'est-à-dire de penser à ce qu'on pense et à ce qu'on ressent. C'est un auto-diagnostic qui ne prend que deux minutes, par exemple matin et soir en répondant sincèrement à deux ou trois questions comme : « dans quel niveau d'énergie je suis sur une échelle de 1 à 10 ? », « qu'est ce qui m'a impacté émotionnellement négativement aujourd'hui ? », « quelle image ou quelle couleur je choisirais pour décrire mon niveau émotionnel à cet instant ? » et finir par « quelles ont été mes sources de satisfaction aujourd'hui ? ».

Cette remontée en énergie passe par le repos, le sommeil, la pratique régulière d'un sport ou d'une activité culturelle et le respect de sa propre personne, pouvoir discerner ce qui dépend de nous et sur quoi mettre de l'énergie peut nous être bénéfique de ce qui ne dépend pas de nous et pour lequel nous avons intérêt à ne pas dépenser d'énergie.

Ensuite, la capacité à partager ses ressentis en équipe, entre associés, avec une aide extérieure si besoin, est essentielle et pas assez développée car lorsque l'émotion est lourde à porter, la partager la rend beaucoup moins impactante. Combien de personnes soumises à des difficultés émotionnelles disent qu'elles se sentent mieux juste après avoir été écoutées ? Ainsi les facteurs de risque de la fatigue compassionnelle sont l'isolement des individus, le manque de relations de qualité entre les personnes de la clinique (mauvaise ambiance, impossibilité de partager ses ressentis ou de trouver de l'écoute chez ses coéquipiers...) ou à l'extérieur (le manque de soutien confraternel est clairement identifié comme un facteur de risque de la fatigue compassionnelle).

Développer l'esprit d'équipe, la sécurité psychologique pour pouvoir aborder tous les problèmes et toutes les difficultés est donc essentiel, en priorité au sein du collectif d'associés. Le débriefing émotionnel collectif hebdomadaire ou plusieurs fois par semaine est une pratique à encourager dans les cliniques vétérinaires. Ce partage est basé sur une prise de parole de deux minutes maximum de chaque collaborateur pour verbaliser son niveau émotionnel et de fatigue. Ces échanges ne doivent générer aucun jugement ou accusation personnelle bien entendu, juste un moment de partage et d'écoute.

Prendre conscience de l'importance de cette exposition émotionnelle chez les vétérinaires et les ASV est absolument nécessaire pour diminuer la fatigue compassionnelle subie car cette dernière est responsable de tant de difficultés personnelles, de perte de sens dans son travail de soignant, voire hélas de drames. De nombreuses initiatives existent aujourd'hui en médecine humaine2 qui vont dans ce sens afin de permettre aux soignants de se ressourcer.

Des initiatives vétérinaires de retraite réparatrice voient également le jour à l'étranger3. A quand en France de tels dispositifs ?

Bibliographie

1 Cointot Alizé, 2022, thèse de doctorat vétérinaire La fatigue compassionnelle.

2 www.lesbazarsdelasante.fr/

3 www.veterinarycompassionproject.com/retreat/

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