Édito : On quitte la table lorsque l'amour est desservi

© Kastet

La profession vétérinaire a longtemps été celle des bons élèves. Ceux qui tiennent. Ceux qui assurent. Ceux qui prennent sur eux. Ceux qui, sans arme, ni haine, ni violence, continuent à faire tourner un sanitaire collectif indispensable à l'élevage, à la santé animale, à la santé publique et à la vie des territoires.

Cette retenue nous honore. Mais elle nous dessert aussi. C'est désormais une certitude.

Car, pendant que nous continuons à être écoutés, d'autres se contentent de nous entendre de loin. Pendant que nous assurons, d'autres donnent le change. Pendant que nous maintenons, souvent à bout de bras, un maillage de terrain fragile, l'État continue trop souvent à répondre par des annonces, des slogans ou des textes qui déplacent le problème sans le résoudre.

Le plus commode des paravents a longtemps été celui du nombre. Il aurait suffi de former davantage. Il faudrait attendre l'arrivée des nouvelles promotions. Comme si le simple fait d'augmenter les effectifs allait, par magie, repeupler les zones rurales. Cette lecture est désormais insuffisante. Oui, la question du nombre est en voie d'amélioration. Mais non, elle ne réglera pas, à elle seule, les difficultés d'exercice en rurale.

Car un diplôme vétérinaire n'emporte aucune destination obligatoire. Un jeune diplômé peut choisir la rurale. Il peut aussi choisir la canine, comme le fait aujourd'hui la très grande majorité de ses consoeurs et confrères. Et cela n'a rien d'anormal. On ne corrige pas un défaut d'attractivité économique, territoriale, organisationnelle et humaine par une simple augmentation des flux de diplômés, sauf à se moquer des conséquences pour la profession d'une surpopulation induite en zone urbaine, lit d'une paupérisation contre laquelle nous luttons.

C'est là que le débat doit enfin sortir de l'illusion. Le vrai sujet n'est plus seulement de remplir des promotions. Le vrai sujet est de construire un modèle d'exercice viable. Viable économiquement pour les structures. Viable territorialement pour permettre à des jeunes de se projeter durablement dans des zones où l'on prétend vouloir les voir s'installer.

Or, au lieu d'assumer cette responsabilité politique, certains textes, et la loi DDADUE en est une illustration, renvoient une part croissante de la charge vers les territoires et les collectivités. Comme si celles-ci pouvaient, seules, réparer ce que l'absence de vision nationale a laissé se dégrader. Les collectivités ont un rôle majeur à jouer, bien sûr. Mais elles doivent compléter une stratégie, notamment d'aménagement du territoire en parallèle pour une meilleure attractivité. Elles ne peuvent pas la remplacer.

Il faut le dire clairement : on ne préservera pas le maillage vétérinaire en rurale par l'affichage. Ni par la communication. Ni par le seul confort intellectuel de statistiques rassurantes. Le Salon de l'agriculture vient de fermer ses portes et, si les pouvoirs publics veulent vraiment que les lignes bougent, ils devront cesser de confondre écoute et action.

Nous, vétérinaires, ne pouvons plus être les bons élèves silencieux d'un système qui se satisfait de notre endurance. À force de modération, on finit parfois par rendre notre colère invisible. Vous savez, cette colère qui ne bloque pas les autoroutes ou qui n'asperge pas les préfectures. Malheureusement, force est de constater que ceux qui gueulent sont mieux entendus, les applaudissements d'hémicycles ne nourrissant pas.

Or une colère invisible ne fédère pas. Elle use. Puis elle se retire en silence, parfois avec ceux qui la portent.

Ce silence-là serait une faute collective. Il est temps d'exiger autre chose qu'un transfert de charge : une politique nationale lucide, un cadre économique tenable et une véritable volonté de rendre la rurale à nouveau désirable. Faudra-t-il donc attendre un nouveau novembre 2013, ou l'équivalent symbolique de barricades et de fumigènes, pour que les pouvoirs publics cessent de tenir les vétérinaires pour acquis et se résolvent enfin à brancher le sonotone syndical que nos alertes justifient depuis longtemps ?

Julien GOBERT

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1789

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