Antibiothérapie raisonnée chez le lapin et les rongeurs : les bonnes questions

Un jetage muco-purulent justifie l'utilisation d'un antibiotique.

© Xavier Ferreira

Fabrice CASTANET

Thérapeutique

Concernant l'emploi des antibiotiques, le recours presque systématique, voire abusif, aux quinolones chez les NAC laisse planer le spectre d'antibiorésistances futures préjudiciables. Dans le contexte de la réglementation de leur usage (décret du 16 mars 2016), notre confrère Xavier Ferreira a présenté les clés de réflexion permettant d'utiliser un antibiotique chez le lapin à bon escient et les alternatives aux quinolones lors du congrès organisé par le Genac*, au Puy du Fou, fin septembre dernier.

Prescrire un antibiotique est une affaire de raison. Il s'agit pour le praticien d'apporter des réponses satisfaisantes à différentes questions : y a-t-il un besoin réel d'antibiotique ? Si oui, comment le rendre efficace ? Le choix dépend ensuite des informations à sa disposition : quelles bactéries ? Comment administrer l'antibiotique (dose, fréquence, voie d'administration, durée de traitement) ?

Doit-on utiliser un antibiotique ?

Autrement dit, qu'est-ce qui aboutirait à une prescription abusive de la part du praticien ?

La crainte de passer à côté d'un geste salvateur, la méconnaissance du problème, des habitudes tenaces, une certaine pression du client, la cupidité sont des facteurs de prescription d'antibiotiques auxquels il faut savoir résister.

L'utilisation des antibiotiques chez les lagomorphes et les rongeurs doit être bien réfléchie car ils peuvent provoquer des effets indésirables importants aux conséquences parfois graves.

En chirurgie

Théoriquement, ce n'est pas nécessaire pour une chirurgie aseptique, de courte durée et peu délabrante comme une chirurgie de convenance. C'est également inutile dans le cas d'un abcès cutané bien encapsulé dont l'extraction chirurgicale s'est déroulée sans effraction de la capsule articulaire. Dans ce dernier cas, des soins locaux antiseptiques sont sans doute suffisants.

A contrario, une chirurgie majeure avec un temps chirurgical long peut être à l'origine d'une hypothermie provoquant une vasoconstriction, soit un défaut de perfusion augmentant le risque d'infection.

Dans le cas d'un délabrement chirurgical important, la pression artérielle et l'hypoperfusion des tissus nécessitent une perfusion et la question d'une antibioprophylaxie peut se poser. Le praticien procède à une injection péri-opératoire, en intraveineuse de préférence, suivie de quelques jours d'antibiotiques en post-opératoire lors de chirurgie septique.

En médecine

Lors d'affections respiratoires, les éternuements d'un lapin ne sont pas une présomption suffisante pour justifier le recours à un antibiotique. En effet, ils peuvent être dus à une irritation à l'inverse du rat où ils signent très souvent une mycoplasmose, infection très fréquente dans cette espèce.

A contrario, un jetage muco-purulent justifie l'utilisation d'un antibiotique.

En médecine des NAC, d'autres affections peuvent nécessiter (ou pas) un traitement antibiotique : les troubles digestifs, urinaires, cutanés...

L'antibiotique va-t-il agir correctement ?

Selon notre confrère, de nombreux facteurs peuvent interréagir sur le fonctionnement d'un antibiotique jusqu'à altérer, voire oblitérer son efficacité.

En traumatologie

Des fractures instables, la présence de corps étrangers, les troubles ischémiques sont des facteurs déterminants dans le développement d'une infection chez les lagomorphes et les rongeurs. Il faut systématiquement immobiliser une fracture, ouverte ou non, afin de limiter le développement d'une infection et favoriser la diffusion d'éventuels antibiotiques.

L'état de choc, la douleur provoquent et aggravent l'hypotension, favorable au risque infectieux. Même si elle est délicate à évaluer chez le lapin et les rongeurs, la douleur doit toujours être mesurée et prise en charge en traumatologie.

De même, l'hypothermie favorise les infections par vasoconstriction et hypoperfusion des tissus : ainsi, il est primordial de maintenir la température corporelle des animaux traumatisés ou pendant une chirurgie.

Particularités du pus des rongeurs et des lagomorphes : chez ces espèces, le pus est fréquemment caséeux, ce qui rend impossible la diffusion des antibiotiques. Il est donc illusoire de prétendre traiter les abcès ou les infections purulentes (otite moyennes, rhinites purulentes, abcès dentaires, cutanés, ostéomyélites, pododermatites ulcératives) avec les seuls antibiotiques.

Ces affections obligent à un traitement complémentaire chirurgical et/ou local : curetage, parage, débridement, nébulisation, rinçage, antisepsie locale, ostéotomie, extraction dentaire, abaissement du conduit auditif, trépanation...

Le biofilm : il est fréquent qu'un biofilm se forme lors d'infections chroniques sur le site infecté, formant une barrière naturelle de polysaccharides et d'eau empêchant le passage de substances antiseptiques ou antibiotiques.

Il pourrait même se développer des résistances bactériennes à l'intérieur du biofilm par échange de matériel génétique entre bactéries.

Toutes les techniques de débridement et d'élimination du biofilm favorisent une meilleure diffusion des antibiotiques : rinçages lacrymaux (dacryocystite), des cavités nasales (rhinites purulentes), des conduits auditifs, curetage des abcès, drains antiseptiques (mèches iodoformées) pour empêcher le pus de s'accumuler, pansements ou onguents spéciaux favorisant le débridement.

Notre confrère rappelle qu'un antibiotique n'est pas là pour supprimer l'infection mais pour préparer le corps à une meilleure défense : l'antibiotique diminue la charge microbienne mais c'est le système immunitaire de l'animal qui permet d'éradiquer l'infection.

Affections intercurrentes : les dysendocrinies, les maladies virales, un parasitisme excessif, des carences nutritionnelles, l'obésité, le stress sont autant de facteurs nécessitant une prise en charge en complément du traitement antibiotique afin de permettre le bon fonctionnement des défenses immunitaires de l'animal.

En particulier, lors de pododermatites du lapin ou du cochon d'Inde, s'il est nécessaire de traiter localement et parfois d'administrer des antibiotiques par voie générale, une correction des facteurs environnementaux (humidité, grilles, insalubrité) ou généraux (arthrose, asthénie, douleur) est également primordiale.

Examens complémentaires à réaliser avant un traitement antibiotique

Il convient si possible d'identifier l'origine de l'infection afin de prévenir d'éventuelles récidives et de corriger les complications.

Les prélèvements destinés à une culture bactérienne doivent être effectués avant la mise en place d'un traitement antibiotique de première intention pour ne pas rendre impossible l'interprétation. A défaut, il faut stopper le traitement entre 2 à 7 jours avant le prélèvement.

Les résultats seront confrontés au tableau clinique. Une culture négative n'exclut pas la présence de germes qui ont pu être tués au cours du transport ou absents à cause d'un dysfonctionnement de l'ensemencement.

Les prélèvements doivent s'effectuer avec grand soin, au moyen d'un matériel adapté, les sites de prélèvements préparés, afin d'éviter les contaminations par des germes de la flore commensale. Des biopsies peuvent être préférables à des écouvillons.

Le pus pouvant se révéler stérile, il est recommandé de prélever la membrane pyogène de l'abcès, très riche en bactéries pathogènes. Concernant les actes chirurgicaux, le praticien doit effectuer son prélèvement avant d'injecter son antibiotique en intraveineuse.

Les examens bactériologiques sont une aide au traitement pouvant être sujets à caution : Xavier Ferreira rappelle qu'une efficacité pharmacologique in vitro d'un antibiotique ne présume pas de son efficacité in vivo.

Les prélèvements possibles sur un lapin sont : écouvillons et biopsies cutanés, écouvillons sur liquides de rinçage des canaux lacrymaux récupérés aux marges des narines, écouvillons profonds des cavités nasales, conjonctivaux, du conduit auditif, profonds des bulles tympaniques (trépanation) ou d'abcès dentaire après débridement, biopsie de coque d'abcès, fragment osseux (ostéomyélite), lavage broncho-alvéolaire, selles, prélèvement de liquides (épanchement, bile, urine).

Comme le déplore notre confrère, plusieurs de ces examens sont malheureusement impossibles à réaliser chez les petits rongeurs à cause de leur petite taille.

Des tests d'orientation sont possibles : des calques ou étalements et colorations sur lames suivis d'un examen microscopique permettent de distinguer des bacilles des coques, de savoir si les bactéries sont Gram + ou Gram - et donc d'orienter vers un traitement antibiotique de première intention.

La numération formule permet de mesurer l'inflammation et de choisir entre un traitement local ou général. Une biochimie permet de mesurer l'état d'hydratation, mettre en évidence une insuffisance hépatique ou rénale : l'usage de médicaments néphrotoxiques pourra nécessiter la mise en place d'une perfusion.

L'examen histologique s'avère intéressant pour confirmer l'infection, établir une corrélation avec les résultats des cultures bactériologiques et orienter vers un traitement.

Connaître les dominantes pathologiques

Il est intéressant de connaître les dominantes pathologiques selon les espèces et les appareils atteints dans le but d'orienter le traitement antibiotique.

Appareil respiratoire : Pasteurella spp., Bordetella spp., Staphylococus spp, Moraxella spp., Mycobacteria spp., Pseudomonas spp., Mycoplasma spp., Chlamydia spp., Corynebacterium spp, Haemophilus...

Abcès dentaires : de très nombreux germes peuvent être impliqués : Pasteurella, Fusobacterium, Prevotella, Peptostreptococcus, Streptococcus, Actinomyces, Pseudomonas aeruginosa, Staphylococcus spp...

Appareil digestif : Campylobacter, E. coli, Clostridium spp., Salmonella, Lawsonia intracellularis...

Peau et glandes : Pasteurella spp., Staphylococcus spp.

Appareil urinaire et génital : Pasteurella, Staphylococcus, Chlamydia, Listeria, Moraxella, Actinomyces, Brucella, Salmonella, Treponema, Strepotococcus...

Système nerveux central : Pasteurella...

Tolérance de l'antibiotique et risques

Il faut faire attention aux bactéries commensales qui sont indispensables.

Certains antibiotiques sont réputés pour leurs effets secondaires :

- quinolones : à éviter sur les animaux en croissance (toxicité sur les cartilages) ;

- tétracyclines : effets délétères sur la dentition des jeunes ;

- sulfamides/triméthoprime : néphrotoxicité et sécheresse oculaire ;

- gentamycine : ototoxicité.

La tolérance des antibiotiques selon les espèces est résumée dans les tableaux n° 1 et 2 d'après le guide Antibiothérapie des nouveaux animaux de compagnie, réalisé par l'association REVELNAC.

En résumé, le clinicien devra s'attacher à limiter les effets secondaires des antibiotiques sur la flore digestive (recours aux pré/probiotiques, allobactéries : protection de l'animal durant le traitement antibiotique) ou les organes (reins, oreilles, yeux).

Il devra tenir compte des spécificités d'espèces (chinchilla, lapin et mortalité avec la pénicilline).

Capacité de l'antibiotique à se concentrer sur le site d'infection

Certains antibiotiques passent par une diffusion passive (tétracyclines, quinolones, chloramphénicol), d'autres par diffusion active comme les macrolides et la clindamycine.

Tous les antibiotiques ne franchissent pas la barrière hémato-méningée. L'absorption des tétracyclines par voie orale est mauvaise : la voie parentérale devrait être privilégiée.

Comment et à quelle dose administrer l'antibiotique

La règle doit être de traiter individuellement les animaux malades. La distribution des antibiotiques dans les aliments ou l'eau de boisson ne permet pas de maîtriser les doses à administrer, ce qui peut rendre le traitement inopérant et favoriser les antibiorésistances.

S e pose alors le souci de l'observance de la part des propriétaires, potentiellement à l'origine d'un échec thérapeutique par découragement. La galénique la plus adaptée aux rongeurs et lagomorphes semble être la forme liquide (dosage plus simple et précis et administration possible par seringue ou sonde).

La dose et la fréquence d'administration doivent permettre une concentration plasmatique en antibiotique efficace, elles dépendent des propriétés des molécules envisagées et de l'espèce cible.

De son expérience, notre confrère préconise de s'appuyer sur des études pharmacologiques existantes et d'ouvrages spécialisés mis à jour sur les protocoles de soins ou, à défaut, d'utiliser des fortes doses sur une durée courte afin de diminuer les résistances.

En conclusion, le choix final de l'antibiotique se fera dans l'idéal après que le praticien se soit posé toutes ces questions - et éventuellement après y avoir apporté des réponses - et portera sur :

- le spectre d'activité de l'antibiotique reposant sur l'identification du germe et de ses résistances définissant la concentration minimale inhibitrice ;

- l'effet bactéricide ou bactériostatique de l'antibiotique : un effet bactériostatique doit être recherché en première intention ;

-l'effet temps dépendant ou concentration dépendant, à privilégier sur les animaux immunodéprimés ;

- le choix d'un antibiotique critique ou non ; les molécules les plus anciennes sont à utiliser en première intention ;

- la diffusion de l'antibiotique sur le site de l'infection ;

- la tolérance de l'antibiotique ;

- la galénique.

* Genac : Groupe d'étude sur les nouveaux animaux de compagnie de l'Association française des vétérinaires pour animaux de compagnie.

L'auteur remercie Xavier Ferreira pour sa relecture.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1470

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