« L'antibiorésistance est un problème écologique global »

L'ouvrage des sociologues soutient plusieurs thèses dont celle que l'élevage serait devenu dépendant aux antibiotiques.

© Antoine-Photographe-Adobe

Maud LAFON

Débat

Un ouvrage publié l'an dernier1 accuse l'usage d'antibiotiques en médecine vétérinaire d'agir comme un accélérateur d'antibiorésistance chez l'Homme. Quatre vétérinaires ont réagi à cette polémique2 et remettent en perspective des données scientifiques pour convaincre sur la complexité de cette problématique qui ne peut se résumer à une relation simple de corrélation entre usage des antibiotiques en élevage et impact sur la santé humaine.

En réponse à un ouvrage1 écrit en 2025 par des sociologues de l'Inrae3 et du CNRS4 qui accuse l'usage d'antibiotiques en médecine vétérinaire de favoriser l'antibiorésistance chez l'Homme, quatre confrères, Pierre-Louis Toutain, Hervé Morvan, Christophe Hugnet et Guy-Pierre Martineau, ont publié un article dans le bulletin 2026 de l'Académie vétérinaire de France2. Sans réfuter les thèses de l'ouvrage, ils examinent, à la lumière des connaissances scientifiques actuelles, plusieurs des affirmations et postulats du livre.

Ce dernier soutient en effet plusieurs thèses parmi lesquelles l'élevage serait devenu dépendant aux antibiotiques, les vétérinaires instrumentaliseraient l'antibiorésistance pour défendre leur monopole de prescription et les politiques de réduction auraient surtout profité aux acteurs dominants de l'élevage.

Nos confrères examinent d'abord la contribution des élevages à l'antibiorésistance humaine en France en s'appuyant sur deux méta-analyses commanditées par l'Organisation mondiale de la santé (Tang 2017, Scott 2018). Si elles montrent que réduire l'usage des antibiotiques en élevage diminue la résistance chez les animaux, elles ne démontrent pas d'effet global chez l'Homme, en dehors du risque professionnel.

D'abord la transmission interhumaine

« Les résultats d'études plus récentes suggèrent que la contribution des antimicrobiens vétérinaires aux résistances observées en médecine humaine est généralement limitée dans les pays à revenu élevé », poursuivent les auteurs qui concluent que la priorité devrait être la transmission interhumaine.

Selon eux, les exemples emblématiques de transmission animal-Homme cités par le livre renvoient surtout à des pratiques inadéquates interdites en Europe telles que le furent les injections in ovo de ceftiofur, à l'origine du développement de salmonelles résistantes aux céphalosporines de 3e et 4e générations ou encore l'usage d'additifs alimentaires comme la nourséothricine chez le porc en Allemagne de l'Est.

Dans une deuxième partie de l'article, ses quatre auteurs s'attachent à présenter les nouvelles méthodes, en l'occurrence la métagénomique et l'épidémiologie quantitative qui permettent d'estimer le poids relatif des différents réservoirs de résistance. La métagénomique est par exemple une approche comparative qui permet de révéler les circulations de gènes entre humains, animaux et environnement.

« Ce changement de paradigme permet d'éviter les raisonnements simplistes fondés sur des analyses statistiques sommaires », précisent-ils en critiquant les corrélations simples issues d'études transversales, qui ignorent la temporalité des effets.

Mortalité attribuée ou associée

Concernant la mortalité attribuée ou associée à l'antibiorésistance, le chiffre de 10 millions de morts par an en 2050 (rapport O'Neill, 2016) est jugé non fondé.

Ils rappellent les estimations académiques publiées en 2024 dans la revue The Lancet, qui prévoient pour 2050 1,91 million de décès attribuables à des pathogènes résistants et 8,22 millions de décès associés à l'AMR. Ces derniers distinguent les décès attribués à la résistance, qui n'auraient pas eu lieu si la bactérie avait été sensible aux antibiotiques, et les décès associés à la résistance, pour lesquels elle n'est pas la cause principale (sujets atteints d'autres maladies comme des cancers et emportés par une septicémie terminale).

Pour les pays à hauts revenus, la mortalité attribuable est estimée à 11,9 pour 100 000 habitants en 2021, avec une projection à 17 en 2050. C'est bien moins que les cancers (239 pour 100 000) ou le tabac (environ 110). Les projections ignorent en outre les innovations thérapeutiques à venir, notamment celles issues de l'intelligence artificielle.

Nos confrères jugent par ailleurs infondée l'affirmation selon laquelle « plus des deux tiers des antibiotiques consommés mondialement le sont à des fins vétérinaires ». Elle confond selon eux usage vétérinaire et usage zootechnique, les facteurs de croissance, interdits en Europe depuis plus de 20 ans, ayant été introduits et soutenus par des agronomes nutritionnistes, notamment à l'Inra, et non par des vétérinaires.

Abandon des indicateurs de tonnage

Ils rappellent que l'indicateur de tonnage sur lequel repose cette affirmation a d'ailleurs été abandonné par les agences européennes qui lui préfèrent l'indicateur mg/PCU (milligrammes de substance active par unité de correction de population), qui permet, dans un premier temps, de standardiser la consommation en fonction de la biomasse animale.

A la question « La présence de résidus d'antibiotiques dans les aliments peut-elle conduire à une antibiorésistance chez un consommateur européen », les quatre vétérinaires disent non car « elle s'appuie sur des données erronées selon lesquelles « les concentrations d'antimicrobiens dans les aliments dépassent fréquemment les LMR » », non validées par les études de surveillance disponibles.

Enfin, nos confrères s'interrogent sur le retour d'expérience quant aux différentes mesures proposées et implémentées pour combattre l'antibiorésistance et présentent « le dilemme actuel pour la médecine vétérinaire, qui est de réviser ou non les schémas posologiques de « vieux » antibiotiques promus au rang d'antibiotiques de première ligne par l'EMA* (EMA, 2025), avec pour objectif prioritaire de protéger la santé humaine ».

Ils rappellent qu'en 2020, l'EMA a proposé la catégorisation des antimicrobiens utilisables en médecine vétérinaire en quatre catégories notées A, B, C et D, avec les étiquettes respectives suivantes : Avoid (à éviter), Restrict (à restreindre), Caution (avec précaution) et Prudence.

Avant les concepts PK/PD

La catégorie D (Prudence), qui inclut notamment les tétracyclines ou les sulfonamides, concerne des antibiotiques qui ont tous été introduits en médecine vétérinaire il y a plusieurs dizaines d'années, à une époque où les concepts PK/PD (pharmacocinétique/pharmacodynamique) n'existaient pas.

Leurs doses seraient donc à réviser à la hausse ou à moduler pour la fréquence et la durée en lien avec les réalités épidémiologiques relatives à la distribution actuelle des concentrations minimales inhibitrices.

L'EMA développe un tel projet de révision depuis 2017 qui recommanderait, par exemple, de doubler les posologies de l'amoxicilline et de la doxycycline chez le porc... ce qui reviendrait à lutter contre l'antibiorésistance en augmentant les quantités d'antimicrobiens utilisés en médecine vétérinaire. Un prix à payer qui ne va pas de soi mais qui est cohérent et nos confrères invitent l'EMA à accélérer la révision des posologies.

En appuyant leur argumentaire sur des faits scientifiques, nos confrères démontrent que « le seul prisme de la sociologie ne permet pas de saisir toute la complexité de l'antibiorésistance ». ■

1 Antibiodépendance. L'impossible transition de l'élevage industriel, Boullier & Fortané, 2025.

2 Antibiorésistance : science et polémiques, Pierre-Louis Toutain, Hervé Morvan, Christophe Hugnet, Guy-Pierre Martineau, Bulletin de l'Académie vétérinaire de France 2026, doi.org/10.3406/bavf.2026.71199.

3 Inrae : Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.

4 CNRS : Centre national de la recherche scientifique.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1815

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