Covid-19 : « Rien ne montre que les bovins puissent être porteurs ou multiplicateurs du virus »

Gilles Salvat est directeur de la santé et du bien-être animal, en charge du pôle recherche et référence à l'Anses.

© Anses/B.Holsnyder

Épidémiologie

La recrudescence de clusters de cas de Covid-19 en abattoirs a soulevé logiquement la question de la sensibilité des animaux de rente au virus. Si deux études ont montré sa faiblesse chez les porcs et volailles, d'autres sont en cours chez les bovins. Toutefois, il est déjà possible d'affirmer, pour notre confrère Gilles Salvat, directeur de la santé et du bien-être animal à l'Anses*, que les animaux de rente ne sont pas une voie d'entrée du virus dans les abattoirs.

La Dépêche Vétérinaire : L'Anses a-t-elle été sollicitée pour élucider la problématique des contaminations accrues par le Covid-19 observées en abattoir et quel est l'avis des chercheurs sur ce point ?

Gilles Salvat, directeur de la santé et du bien-être animal, en charge du pôle recherche et référence à l'Anses* : Nous n'avons pas été saisis officiellement mais nous avons apporté des éléments de réponse au ministère de la Santé sur ce sujet.

Nous nous référons à deux études menées par des instituts partenaires en chine et en Allemagne qui ont effectué des inoculations virales sur poulet, cochon et canard et ont montré que ces animaux n'étaient pas sensibles au virus et ne le multipliaient pas**.

Ils ne représentent donc pas une source de contamination pour l'Homme.

Les hypothèses pouvant expliquer ces contaminations plus nombreuses en abattoir et en ateliers de découpe mettent en avant des paramètres d'ambiance (lire aussi DV n° 1531). Les personnes contaminées travaillaient principalement dans des ateliers de découpe, des lieux où l'humidité est très importante, la proximité entre les gens élevées pour certains postes et les températures, froides (entre 4 et 8 degrés généralement).

L'humidité est notamment liée à la condensation générée par la respiration des opérateurs. Elle altère la qualité de filtration des masques qui deviennent inefficaces plus rapidement que dans des conditions normales d'utilisation.

La distanciation physique parfois insuffisante et la moindre efficacité des masques, associés à une ventilation à vitesse élevée (très variable selon les sites), à la prédominance de surfaces en inox, propices à une survie plus longue du virus, sont a priori les facteurs explicatifs majeurs de ces contaminations.

Par ailleurs, le personnel de l'industrie agro-alimentaire n'a pas cessé le travail pendant le confinement et a été de ce fait plus exposé que la population confinée.

Ces paramètres, communs à l'ensemble des ateliers de découpe, expliquent la mise en évidence de clusters dans des abattoirs d'autres pays.

Les animaux de rente ne sont en tout cas clairement pas une voie d'entrée potentielle du virus dans les abattoirs.

Tester systématiquement les animaux avant leur entrée en abattoirs, comme l'ont demandé certains experts, n'aurait aucun sens dans l'état actuel des connaissances.

D.V. : La sensibilité des animaux de rente au SARS-CoV-2 a-t-elle fait l'objet d'études spécifiques et quelles sont leurs conclusions ? Des travaux (études expérimentales ou en conditions naturelles) sont-ils en cours les concernant et à quel sujet ?

G.S. : Les études actuelles sur les animaux de rente n'ayant porté que sur des porcs et volailles, des expérimentations sont en cours chez les bovins pour lever le doute. Mais ce dernier est néanmoins peu élevé du fait de la nature des récepteurs cellulaires impliqués dans l'infection virale qui sont différents chez les bovins de ceux présents chez l'Homme. Ce n'est pas le cas du porc dont les récepteurs sont plus proches des récepteurs humains.

En Allemagne, le Friedrich Loeffler Institut doit ainsi conduire prochainement une étude sur bovins mais ces expérimentations sont plus compliquées à faire dans cette espèce car nous ne disposons pas de pool de vaches exemptes d'organismes pathogènes spécifiques comme c'est le cas pour les porcs et poulets (populations EOPS pour Exempt d'organismes pathogènes spécifiques).

Il faut donc trouver des bovins séronégatifs en coronavirus et les études sont plus compliquées à mettre en place notamment du fait de la taille des animaux à élever dans des animaleries A3.

Aucune étude n'a donc jusqu'à présent montré la sensibilité des bovins et une seule publication a pu identifier un coronavirus proche du SARS-CoV-2 chez un yack***.

Mais rien ne montre que les bovins puissent être porteurs ou multiplicateurs du virus.

D.V. : Un nouvel avis sur la sensibilité des animaux domestiques (de compagnie et de rente) est-il envisagé à la lumière des nouvelles connaissances qui seront obtenues sur le virus avec, à la clé, une potentielle évolution des recommandations ?

G.S. :  Nous avons déjà réactualisé notre avis mi-avril à la lumière des nouvelles données de sensibilité concernant les chats (lire DV n° 1526).

Cette espèce est potentiellement sensible au virus mais il n'y a eu, à ce jour, aucune mise en évidence de contamination humaine par le chat.

Par ailleurs, rapportée au nombre de chats en contact avec des personnes malades, cette sensibilité est très faible.

Nos recommandations ne s'adressent qu'aux personnes malades du Covid-19 à qui nous conseillons de porter un masque en présence de leur animal, de maintenir une distance physique avec lui et, en cas de contact, de se laver les mains avant et après.

Le furet et le hamster semblent, eux, particulièrement sensibles au virus et nous n'avons pas complètement écarté le fait qu'ils puissent le multiplier suffisamment pour devenir infectants. Cette hypothèse est corroborée par les cas découverts récemment dans les fermes de visons, une espèce très proche génétiquement du furet (lire DV n° 1528 et 1531).

Les furets et visons sont d'ailleurs de bons modèles expérimentaux d'affections respiratoires humaines et ils sont notamment sensibles au virus de la grippe.

L'Anses a lancé une expérimentation sur le hamster et le furet pour développer des modèles qui pourront servir à évaluer en préclinique des molécules intéressantes pour le traitement du SARS-CoV-2 et des vaccins.

Nous conseillons aux propriétaires des 60 à 150 000 furets en France d'appliquer les mêmes mesures de précaution que celles recommandées pour les chats, d'autant que le risque de retour chez l'Homme est peut-être un peu plus important avec cette espèce.

La question se pose d'ailleurs pour deux personnes aux Pays-Bas travaillant dans les élevages de visons et pour lesquelles la chronologie de la contamination reste floue.

D.V. : Que pensez-vous des tests de dépistage proposés pour les animaux de compagnie ?

G.S. : Les tests de dépistage PCR viennent en concurrence avec ceux mis en place chez l'Homme et ne sont, pour cette raison, par à recommander.

Notre unité mixte de recherche avec l'école vétérinaire d'Alfort et l'Inrae**** a démarré une enquête virologique par PCR sur des chats d'Ile-de-France dans le but d'accumuler des connaissances sur la sensibilité de cette espèce. C'est donc une étude expérimentale à visée épidémiologique, sur le long terme.

Systématiser la détection PCR de chats en contacts avec des malades n'apporterait pas grand-chose du point de vue de la santé publique, si ce n'est d'inquiéter les gens. Il est préférable de recommander qu'un chat qui est entré en contact avec un malade évite de divaguer car il n'existe pas de certitude absolue concernant le risque de transmission à un autre chat. Il est donc conseillé de le garder chez soi le temps qu'il guérisse s'il est atteint cliniquement, ce qui prend entre 5 et 9 jours.

Le diagnostic sérologique quant à lui n'est intéressant que dans une optique de recherche.

Nous souscrivons donc à la recommandation de la Commission européenne qui est de ne pas procéder au diagnostic systématique des chats pour réserver les tests PCR au diagnostic humain.

* Anses : Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail.

** Etude allemande conduite par le Friedrich Loeffler Institut (https://cutt.ly/DyFoTxA) et étude chinoise : Shi Jianzhong et al. 2020 "Susceptibility of ferrets, cats, dogs, and other domesticated animals to SARS-coronavirus 2". Science. Report. 8 avril 2020 : eabb7015, DOI : 10.1126/science.abb7015.

*** Siarhei Alexander Dabravolski, Yury Kazimirovich Kavalionak, SARS-CoV-2 : Structural diversity, phylogeny, and potential animal host identification of spike glycoprotein, Journal of Medical Virology, 3 mai 2020, DOI : 10.1002/jmv.25976.

**** Inrae : Institut national de la recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement.

Article paru dans La Dépêche Vétérinaire n° 1532

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